(Chronique parue dans le Quotidien d'Oran du 23 novembre 2011)
Les difficultés s’accumulent mais la lame de fond n’a pas épuisé ses effets
Une élection présidentielle se tiendra « avant la fin juin 2012 » en Egypte, a annoncé mardi 22 novembre
le chef du conseil militaire au pouvoir, le maréchal Hussein Tantaoui. Les élections législatives se tiendront quant à elles conformément au calendrier prévu, à partir de lundi prochain, a-t-il
ajouté. Il a par ailleurs assuré que l'armée était prête à organiser un référendum sur le transfert de pouvoir à une autorité civile.
Cette échéance présidentielle, faute de calendrier précis, pourrait n’intervenir en réalité en 2013. L'armée s'est
engagée à remettre le pouvoir aux civils une fois élu un nouveau président.
L'armée est aussi prête à organiser « en cas de nécessité » un référendum sur le transfert de pouvoir
« si le peuple le souhaite », a poursuivi le chef du Conseil suprême des forces armées (CSFA), « l'armée ne veut pas le pouvoir et met les intérêts du peuple au-delà de toute
considération. Elle est tout à fait prête à remettre les responsabilités immédiatement, si le peuple le souhaite, à travers un référendum populaire ».
« Dégage! », continuent à scander à l'adresse du maréchal, les milliers de manifestants méfiants rassemblés à
Tahrir, reprenant le slogan lancé à l'époque de la révolte contre l'ex-président.
Lundi, le CSFA avait reconnu pour la première fois depuis le début des violences que le pays était « en
crise ». Des affrontements ont également éclaté dans les villes d'Alexandrie et Port-Saïd (nord), Suez, Qena (centre), Assiout et Aswane (sud) ainsi que dans la province de Daqahliya, dans
le delta du Nil.
Le sentiment de « surplace » prévaut un peu partout : la pression révolutionnaire impulsée à la surprise
de tous à la fin de l’hiver et au printemps, tout d’abord en Tunisie puis dans le pays arabe le plus important, l’Egypte, pour gagner enfin de nombreux autres pays, semble marquer le pas,
douchant les enthousiasmes et réveillant doutes et craintes dans le monde arabe.
Syrie : promesses de « réformes » entre deux bains de sang
Faut-il d’ailleurs parler de révolution arabe ? A juste raison, Didier Billion de l’institut de géopolitique
IRIS fait remarquer qu’il n’y a eu de révolution stricto sensu qu’en Tunisie avec le départ, sous la pression de la rue, de Ben Ali. Le processus est aujourd’hui conforté par l’élection au
suffrage universel d’une assemblée constituante qui aura pour tâche de donner de nouveaux fondements constitutionnels à la république tunisienne.
Dans le cas de l’Egypte, le terme de révolution est beaucoup plus ambigu : le mouvement populaire a bien
chassé Hosni Moubarak mais l’armée qui l’a autorisé, est bien restée au centre de toute la machinerie économico-politique. Le bras-de-fer actuel au Caire, autour de la très symbolique place
Tahrir, et à la veille des élections parlementaires, montre bien que les forces armées entendent garder durablement le contrôle du processus politique, ce qui est vivement contestée par une
partie de l’opinion.
Le président du Yémen, Ali Abdallah Saleh, est arrivé hier en Arabie saoudite pour signer un accord sur le transfert de
ses pouvoirs. En vertu d''un plan mis au point par les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG, organisation
qui regroupe six pays de la région dont l'Arabie saoudite), le président Saleh doit transférer ses pouvoirs au vice-président, Abd-Rabbou Mansour Hadi, avant la tenue d'élections anticipées. Mais
Saleh a reculé trois fois au dernier moment lorsqu'il devait signer des projets d'accord sur son retrait, qui visent à mettre un terme à des mois de contestation violente contre son régime
La résistance de la « société ancienne » face aux exigences de la « société nouvelle » est encore
plus crûment constatée en Syrie avec l’insupportable répression de la contestation populaire par Bachar El-Assad qui alterne avec un parfait cynisme le rameau d’olivier, en promesse d’apaisement
et le gourdin ensanglanté en réponse réelle. Rappelons-nous : le 16 mars derniers, les forces de sécurité dispersaient
un premier rassemblement silencieux place Marjeh, à Damas, où 150 manifestants brandissaient des photos de proches ou d'amis emprisonnés. Le 24 mars, Bachar al Assad ordonne la création
d'une commission chargée de réfléchir aux moyens d'accroître le niveau de vie de la population syrienne et de supprimer les lois d'urgence en vigueur depuis 48 ans. Le 30 mars, Assad sort de son
silence dans un discours au parlement retransmis par la télévision syrienne. Il promet de nouvelles réformes et jure l’apaisement. Le 22 avril, la répression s’emballe et fait une centaine de
morts dans le pays. Les forces armées prennent le contrôle le 12 juin de la ville de Djisr al Choghour, des milliers d'habitants fuient en Turquie (où sera constitué le 15 septembre par
l’opposition le Conseil national syrien –CNS). Dans son troisième discours depuis le début de la contestation, Assad promet à nouveau le 20 juin de poursuivre un dialogue national sur les
réformes tout en aggravant la répression. Son intransigeance tient à la fois à une tradition familiale d’exercice brutal du pouvoir, aux pressions de son clan qui contrôle l’appareil d’état et
les rouages financiers et aux très faibles possibilités réelles d’une « réconciliation nationale ». Enfin, très isolé, Assad peut encore compter sur le soutien de son allié
iranien.
Le 2 novembre, la Syrie a accepté un plan préparé par la Ligue arabe qui prévoit le retrait des
soldats des villes, la libération de prisonniers politiques et l'ouverture de discussions avec l'opposition. Le lendemain, l'opposition fait état de onze morts sous les balles des forces de
sécurité à Homs. Aujourd’hui, Damas, suspendu de sa participation à la Ligue arabe, ne respecte pas, contrairement à sa promesse, le plan de
sortie de crise présenté par la Ligue, qui prévoyait la fin des violences, le retrait des troupes des villes, la libération de milliers de détenus et l'envoi d'une mission d'observateurs
arabes. La répression de la contestation se poursuivra malgré les pressions internationales, affirme le président Bachar al Assad dans un entretien au Sunday
Times, « la Syrie ne cédera pas ».
Le 8 novembre, le bilan de la répression dépassait les
3.500 morts selon le Haut-Commissariat aux droits de l'homme de l'Onu. La même commission a adopté mardi une résolution condamnant la répression sanglante des manifestations en Syrie, les
pays européens espérant que le Conseil de sécurité lui emboîtera le pas.
Enigmatique « communauté internationale »
Il est peu probable que ce soit le cas. Barak Obama multiplie les appels à la démission de Bachar al Assad, il est peu probable que la
Chine et la Russie lui emboîtent le pas. Moscou et Pékin ont été refroidis par l’affaire libyenne. Selon eux, la résolution 1973 (sur laquelle ils se sont abstenus) de l’Onu qui permettait une
intervention militaire aérienne occidentale, a été interprétée de façon unilatérale et très excessive par les Etats-Unis, l’Angleterre et la France : cette résolution ne prévoyait à
l’évidence ni le renversement de l’état libyen par la force ni a fortiori le lynchage physique de son dirigeant.
Les prises de positions de l’ONU, du l’Union européenne, de l’Otan, de la Ligue arabe reflètent néanmoins l’opinion de
la communauté internationale. « Communauté internationale ? » Didier Billion reste quelque peu « dubitatif » sur ce concept et préfère voir l’expression de coalitions
ponctuelles d’intérêts nationaux. La dimension pétrolière était évidemment au 1er rang des préoccupations de la coalition
« humanitaire » américano-anglo-française.
Certes, les massacres répétés de populations civiles, le bâillonnement de toute voix contestataire, l’écrasement de
toute demande démocratique émeuvent sincèrement les opinions publiques et vont même jusqu’à interpeller les froids appareils d’état. On sait
bien par ailleurs que les mouvements socio-politiques qui se déroulent dans le monde arabe, s’ils ne constituent pas tous les prémisses de « révolution » nationale, sont bien
l’expression d’une lame de fond démocratique qui verra ses effets se produire sur des années voire des décennies, avec ses inévitables avancées et reculs, ses conquêtes et ses défaites. Après
tout, la révolution française de 1789 s’est achevée en réalité en 1848 avec le rétablissement (de surcroît, ponctuel) de la République.
« Comment, dans se contexte mouvant mais prometteur sur le long terme, s’interroge Thierry de Montbrial de l’IFRI, ne pas relever
que le « printemps arabe », loin d'être vraiment perçu comme une chance dans les pays porteurs des valeurs de la démocratie et des droits de l'Homme, suscite autant d'inquiétudes que
d'espoirs, comme si l'on redoutait surtout de perdre le contrôle face aux conséquences ultimes de cette nouvelle déstabilisation, à l'instar des Israéliens ou des Chrétiens d'Orient ? Comment ne pas déplorer aussi, au passage, le leadership décevant du président Obama en matière internationale - auquel le Prix Nobel de la paix avait été
décerné l'an dernier en quelque sorte à crédit - ? ».
Loin du discours éclairé prononcé par Obama au Caire, les Etats-Unis tâtonnent au Moyen-Orient. Les USA traversent en
effet une période de doute existentiel sur le destin particulier et exemplaire que s’accordait cette grande nation. Sur le plan économique, le modèle américain, largement basé sur l’endettement
et la toute-puissance du dollar ne fonctionne plus. Démocrates et républicains s’écharpent à l’infini mais les outrances des uns et des autres révèlent surtout « l'incapacité prolongée de
s'accorder sur une stratégie de réduction de la dette qui justifie la dégradation de la note souveraine de la première puissance économique mondiale ». Géant surarmé, les Etats-Unis
multiplient les revers et les embourbements militaires.
L’Europe, 1ère zone de richesse mondiale, multiplie les sommets où les Européens confessent leur
impuissance et leurs divisions.
« La Chine a ses difficultés intérieures et l'on tremble à l'idée qu'elle pourrait se trouver confrontée à une crise économique
et sociale sérieuse. Les conséquences régionales et mondiales en seraient dramatiques. Pékin donne la priorité à ses propres affaires. Les Chinois entendent participer - au rang qui leur revient
- à la gouvernance monétaire internationale, par exemple, mais leur expérience historique ne les prédispose pas au leadership mondial et ils n'ont actuellement aucune prétention dans ce domaine.
Ce qui est vrai pour la Chine l'est a fortiori pour d'autres Etats comme la Russie, l'Inde ou le Brésil », conclut Montbrial.
Califat et République
A la fin des années 80, Francis Fukuyama, voyait dans la victoire idéologique de l’Occident face à
l’Union soviétique, la promesse d’une « fin de l’histoire » et l’entrée dans une ère consensuelle et apaisée, où régneraient la démocratie parlementaire et le marché. On en est
loin ! Mais il avait raison sur un point, les difficultés nouvelles imposent à l’humanité des concepts nouveaux. La difficulté est que ces moteurs de transformation innovants naissent
nécessairement dans des alambics anciens et que les discours de réformes modernes apparaissent par nécessité dans des formations politiques ou idéologiques traditionnelles. L’ancien et le
nouveau, le vieux et le neuf sont inévitablement liés.
La « révolution arabe » a ainsi permis à la formation islamique Ennahdha de prendre démocratiquement le pouvoir en Tunisie.
Lundi, les Frères musulmans gagneront peut-être les élections en Egypte. Ces formations devront avant toute chose restaurer des économies en difficulté dans un contexte de crise internationale
difficile.
Le nouveau Premier ministre tunisien Hamadi Jebali s’est distingué il y a quelques jours en appelant de
ses vœux un sixième califat, tout en rappelant que son mouvement se réclamait d’un « régime républicain et démocratique ». Compliqué. Rappelons-lui que le 5ème califat,
ottoman, s’est achevé en 1924, avec l’avènement de la république laïque turque.
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