Mercredi 30 novembre 2011 3 30 /11 /Nov /2011 18:21

 

(Chronique parue dans le Quotidien d'Oran du 1er décembre 2011) 
 
Bluff pour obtenir un durcissement des sanctions économiques ou prélude à une véritable opération militaire, Israël joue toujours sur les deux tableaux
 
Israël va-t-il bombarder l’Iran ? Les experts échafaudent des hypothèses multiples et contradictoires sur la possibilité, l’opportunité, la faisabilité et les modalités d’une telle éventuelle décision. Depuis la rentrée, les menaces se confirment. « L’avertissement du président israélien Shimon Perez selon laquelle une attaque contre l’Iran était de plus en plus vraisemblable ne pouvait ne pouvait qu’accélérer la crainte qu’une nouvelle guerre régionale soit proche » note Alain Dieckhoff du Ceri, bien que le 1er ministre Netanyahou et Barak, son ministre de la défense aient pris soin de préciser qu’aucune décision n’était encore prise. Selon Camille Grand, de la Fondation pour la recherche stratégique, « pour Israel, l’usage de la force reste pour l’heure la dernière option », qui devra répondre à plusieurs critères : « un effet concret sur le programme qui devra être significativement ce qui suppose des renseignements précis et une opération très exigeante (même si Israël ne se lancera pas dans une campagne aérienne de longue durée) ; un feu vert (ou orange) des Etats-Unis ; la certitude que la voie diplomatique est épuisée et surtout la conviction que l'Iran est sur le point de franchir un seuil critique. Ces conditions ne sont pas encore réunies et, selon cet expert, Israël souhaite, comme ses partenaires occidentaux, échapper à l'alternative entre "le bombardement de l'Iran et la bombe iranienne" selon la formule de Nicolas Sarkozy ».
Pour certains, le dernier rapport de l’AIEA établit de façon incontestable que l’Iran poursuit et accélère son programme du nucléaire militaire : le rapport pas encore adopté de l’agence établit, « pour la première fois de façon aussi nette, que l'Iran travaille sans relâche au développement de l'arme atomique », note Alain Dieckhoff.
 
Menaces après le 31 décembre ?
 
Propos contestés par Ahmad Salamatian, ancien secrétaire d’état iranien, en exil en France, pour qui il n’y a dans ce rapport « ni preuves, ni faits nouveaux ». Après 4000 inspections, « ce que l’on sait, c’est qu’il y a 4950 kilogrammes d’uranium enrichis à 3,5% et 75kg d’uranium enrichis à 20%. Avant que cet uranium soit suffisamment enrichi pour servir à un armement nucléaire, pour que celui-ci soit opérationnel, il y a des années encore. Présenter ce programme comme une menace immédiate, qu’il faut résoudre coûte que coûte, même au prix de plonger cette partie du monde dans une aventure imprévisible, est une folie ». L’ancien député d’Ispahan remarque que « la réflexion la plus sensée qui a été faite ces derniers jours est celle d’Alain Juppé qui a osé dire qu’une action militaire contre l’Iran serait « pire que le mal » et « nous entraînerait dans une spirale non maîtrisable ».
L’ex-responsable remarque toutefois que la « fenêtre de tir » pourrait être techniquement proche : « une date va être importante : celle du 31 décembre 2011 ». Il s’explique : « l’aviation israélienne peut déjà voler quand elle le désire au-dessus de la Syrie. Pour atteindre l’Iran, le problème est donc de passer au-dessus de l’Arabie saoudite, de la Turquie ou de l’Irak. L’espace aérien irakien est contrôlé par les Américains. Or, le 31 décembre, ce ne sera plus le cas alors que l’Irak n’a aucun moyen radar ou anti-aérien. Donc le champ sera libre ». L’Irak, comme le Liban ou L’Égypte sont défavorables à une telle opération. L’Arabie saoudite et les pays du Golfe, toujours inquiets de l’activisme iranien, savent bien qu’une attaque d’un pays musulman dans le contexte actuel, auraient des conséquences difficilement calculables dans le monde arabe. L’Union européenne et surtout les États-Unis partagent les mêmes préoccupations, se proposant de renforcer fortement les sanctions économiques. « Le bombardement ou la bombe » ? L’Iran, qui a fait du refus des pressions de l’IAEA, une quasi-clause d’indépendance nationale, ne renoncerait pas à ses objectifs après une attaque israélienne. Signe de la nervosité iranienne, l’ambassade de Grande-Bretagne a été mardi mise à sac à Téhéran ? Dans le climat actuel, une attaque israélienne serait donc plutôt, pourMahmoud Ahmadinejad , « le bombardement donc la bombe ».
Parmi les experts militaires israéliens eux-mêmes beaucoup mettent en doute l’efficacité réelle d’une telle opération, difficile à réaliser puisque les installations nucléaires iraniennes sont très dispersées et ils craignent les conséquences d’une attaque qui n’aurait aucun aval international et aux effets géopolitiques peu maîtrisables : « l’Iran est un pays immense qui a des frontières avec sept pays différents. Il a un pied sur la mer Caspienne (conflit du Caucase et d’Asie centrale), un pied dans le Golfe persique, une frontière avec le Pakistan et avec l’Afghanistan… Une guerre toucherait l’ensemble de la planète, en particulier à cause de la problématique pétrolière », pointe Ahmah Salamatian. « Il est difficile d'expliquer pourquoi un pays, Israël, qui dispose d'un arsenal nucléaire militaire (de 100 à 300 ogives nucléaires) s'arrogerait le droit d'attaquer un autre pays, l'Iran, signataire du Traité de non-prolifération (TNP), parce qu'il le soupçonne d'avoir l'intention de militariser son programme. L'argument qu'Israël n'a pas signé le TNP est peu recevable » remarquer de son côté, Gilles Coville de l’IRIS.
 
Obama circonspect mais bien timide
 
Reste que la décision se trouve à toujours à Tel-Aviv. La population israélienne, toujours convaincu de vivre dans un réduit entouré de pays hostiles.  Les menaces récurrentes proférées par le président Mahmoud Ahmadinejad à l'encontre d'Israël, donnent à cette menace une réalité très concrète. La société israélienne, loin de se réjouir du mouvement démocratique arabe, n’y voit que menaces supplémentaires, notamment avec la montée électorale avec les succès des formations islamistes en Tunisie, au Maroc et en Égypte. Netanyaou et les formations politiques qui le soutiennent considèrent eux que le réveil démocratique populaire arabe et le trouble créent comme la meilleure des raisons pour poursuivre une politique d’intransigeance aveugle sur la question palestinienne. Pis, certains stratèges à Tel-Aviv considèrent que le désordre actuel est une occasion historique pour qu’Israël frappe un grand coup dans la région moyen-orientale et marque ses frontières notamment avec la Syrie et le Liban, dans l’éventualité d’une chute de Bachar El Assad .
Ils sont hélas, servis par les incohérences et les atermoiements de la politique américaine. Si Washington, tout au moins dans son discours officiel, met en garde Israël contre toute intervention intempestive, les États-Unis ont livré à l’armée israélienne, 55, sombres GBU-28, capables de détruire souterrains, crédibilisant ainsi l’option militaire de l’état hébreu.

Les États-Unis n’auraient cependant aucun intérêt à de quelconques dérapages. Déjà embourbé en Irak, organisant très difficilement son futur retrait d’Afghanistan, Washington est confronté à une montée d’extrême tension avec le Pakistan. A quelques jours de l'ouverture de la Conférence de Bonn sur l'Afghanistan, le Pakistan a annoncé mardi qu'il n'y participera pas. La chancelière allemande Angela Merkel se dit très affligée par cette décision qui fait suite à la mort de 24 soldats pakistanais tués par un tir de l'Otan, le samedi 26 novembre 2011. Islamabad ne cesse de condamner la présence d’opérations militaires US sur son propre sol et la frappe « accidentelle » fait également suite au « Watergate » qui a éclaté il y a une dizaine de jours au Pakistan, indiquant des lézardes sérieuses dans le pouvoir pakistanais. Une lettre signée du président Asif Ali Zardari, demandait l'aide des Américains pour déjouer un coup d'État de l'armée pakistanaise !

 
Pendant la crise, le vandalisme continue
 
Karl Marx disait que la vocation ultime du capitalisme était de pourvoir marchandiser tout ce qui pouvait être encore gratuit comme l’air naturel ou la lumière du soleil. Mardi dernier, les députés français ont voté un dispositif législatif qui permet à l’industrie agroalimentaire de breveter le  « vivant » pour pouvoir en tirer un peu de pognon et surtout s’aliéner encore un peu plus les paysans français. Au centre de l’affaire, les semences. Le marché est largement dominé par quelques grandes firmes internationales, Bayer, Monsanto, Pioneer, Vilmorin ou Syngenta, avec un chiffre d’affaires annuel de 2,3 milliards d’euros, dont la moitié est réalisée par le leader français du secteur, Limagrain. Ces opérateurs économiques considèrent le vivant en général - ici les semences et les plants, sources de toute activité agricole - comme une banale marchandise qui malgré son caractère « naturel » a vocation à leur appartenir en propre. Mieux, le contrôle et la commercialisation des semences servent à maximiser les rendements et les profits tout en rendant « captifs » les clients : les agriculteurs. Jusqu’à présent en effet, les paysans français pouvaient acheter des semences à ses industriels tout en gardant la liberté de réensemencer leurs champs grâce aux graines produites. Mais à l’heure où le capitalisme international nous donne quotidiennement des signes avancés de sa grande folie, il n’était pas concevable qu’une telle liberté subsistât. Grâce à un intense lobbying, le texte voté instaure un « certificat d’obtention végétal », véritable dîme sur les semences. Les députés ont surtout accordé en catimini, la propriété industrielle d’une semence à une entreprise ! Dorénavant, la loi prévoit de considérer la reproduction de semences à la ferme, sans payer cette dîme moderne à leurs « propriétaires », comme une contrefaçon. La récolte pourra alors être saisie ! On propose que le gueux soit pendu.
« Les droits des agriculteurs de conserver, ressemer, échanger et vendre leurs semences sont reconnus par le Traité international sur les semences approuvées en 2005 par le Parlement français », proteste Anne-Charlotte Moÿ, du Réseau Semences paysannes. « Il a fallu 3,5 milliards d’années d’interactions du vivant pour engendrer la diversité génétique, rappelle l’écologiste Marie-Christine Blandin, les sociétés paysannes ont identifié, sélectionné, transporté, échangé durant quelques dizaines de milliers d’années. Ce bien commun naturel et culturel ne saurait être confisqué : il est patrimoine de l’humanité. Nul ne saurait se l’accaparer ! ». Mais si ! Le capitalisme est fou, sa voracité n’a pas de limites, si ce n’est celle des pires films de science-fiction.
 
Décès d’un très grand patron
 
Après avoir dit tant de mal de l’économie néolibérale, disons un peu de bien d’un « grand patron ». Guy Dejouany, décédé lundi à l'âge de 90 ans, fut pendant ses vingt ans à la tête de la Compagnie générale des eaux l'une des figures du capitalisme français et le bâtisseur, discret et secret, d'un empire tentaculaire allant de l'eau aux télécommunications. La « Compagnie » régnait en effet sur tous les services à la ville, de la distribution des eaux à l’éclairage public, des travaux publics à la voirie, du téléphone mobile à la télévision câblée, de Canal + à l’immobilier.
Surnommé le Sphinx, le Duc d’Anjou ou le Baron, Guy laissait une très forte impression à ceux qui avaient la chance de pouvoir l’approcher, par sa connaissance encyclopédique du monde industriel (et de la politique), la grande pertinence de ses choix stratégiques. Il ne fit qu’un mauvais choix, celui de son successeur, l’ex directeur de cabinet d’Edouard Balladur, « J6M », « Jean-Marie-Messier-moi-même-maître-du-monde », qui ruina l’empire en quelques années. Le groupe ne survivra pas au départ de Guy Dejouany et aux projets d'expansion dispendieux de JM. Messier. Son éclatement donnera cependant naissance à trois fleurons du capitalisme français d'aujourd'hui: Vinci (BTP), Veolia Environnement (services aux collectivités) et Vivendi (médias). Respect !
Par pierremorville
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