La « réforme du capitalisme mondial » passe d’abord par une réduction d’urgence des inégalités
24 octobre 1929, 24 octobre 2008. Soixante-dix-neuf ans, jour pour jour, après le fameux « jeudi noir » de 1929 qui avait affolé les marchés un 24 octobre, les Bourses mondiales se sont fait ce jour-là une nouvelle grosse frayeur. Dans la foulée des places asiatiques en chute libre (9,6 % de baisse à Tokyo), les marchés européens ont littéralement dévissé dans la matinée, Paris abandonnant plus de 10 % en atteignant son plus bas en séance depuis plus de cinq ans, avant de se ressaisir.
Octobre, le « huitième mois » des Romains est un bien un mois maudit pour les banques et les bourses. Le journal Le Monde annonçait en fin de semaine, sur huit colonnes à la Une, que depuis le début de la crise, 25 000 milliards de dollars s’étaient déjà envolés en fumée. Quelques semaines ont suffit donc à confirmer les estimations des experts les plus pessimistes, pronostic déjà relayé dans ces colonnes, qui chiffrent à 50 000 milliards les pertes globales à terme pour l’économie mondiale, dues aux créances douteuses, subprimes et autres produits spéculatifs qui ont entraîné la plus grave crise depuis près de 80 ans.
Croissance molle + crise financière = récession mondiale prolongée
Nos ineffables économistes libéraux continuent de se rassurer en mettant en exergue les fortes différences entre les deux crises. Ils n’ont pas tort. En 1929, les banquiers, désespérés, sautaient par les fenêtres ; en 2008, les banquiers continuent à sauter par les fenêtres mais ils atterrissent en douceur grâce à leurs merveilleux « parachutes dorés ». Ils partent alors vers une retraite aussi confortable que bien méritée quand ils ne remontent pas aussi sec réoccuper leurs fauteuils présidentiels, quitte à renégocier une nouvelle petite prime de risque…
Dans l’attente, les bourses continuent de dévisser allégrement.
Malgré les plans successifs annoncés ces dernières semaines par les gouvernements américain, européen ou
français pour sauver le système bancaire, la situation reste donc toujours à très haut risque. La cause principale, c’est que les fonds spéculatifs ont besoin de liquidités et sont obligés de
liquider à la hâte leurs provisions. De même, les banques qui ont reçu des prêts des pouvoirs publics ne les utilisent pas pour financer entreprises et particuliers mais bien pour d’abord refaire
leurs fonds propres.
Les investisseurs s’affolent devant des répercussions de la crise financière sur « l’économie réelle ». Les opérateurs anticipent désormais une récession d’une ampleur inédite dans les pays
industrialisés. Le Royaume-Uni est le premier pays à annoncer une baisse de son produit intérieur brut (PIB) sur le trimestre juillet à septembre mais risque de ne pas être le seul. Selon
les derniers indices PMI flash, l'activité économique du secteur privé de la zone euro a connu son pire accès de faiblesse en octobre depuis la création de l'Union monétaire.
Et en prime, l’on constate qu’il n’y a pas de découplage espéré entre les pays industrialisés et les pays émergents. Il y a quelques semaines encore, avant le Big Bang des finances mondiales, les zélateurs de la globalisation la présentaient comme la meilleure assurance contre un incident de parcours : la croissance est faible en Europe depuis plusieurs années ? Les États-Unis vivent depuis des décennies au dessus de leurs moyens ? Qu’importe, la nouvelle croissance en Asie ou en Amérique latine saura traîner le chariot de l’économie mondiale. Ce scénario rose ne se produit pas. De la Chine au Brésil en passant par l’Inde, l’activité ralentit partout.
Les progrès sociaux obtenus au cours des dernières années par les pays en développement sont au contraire menacés par la crise, a averti le président du Brésil, Lula da Silva : « La crise financière mondiale peut affecter de façon injuste et particulièrement dure les pays en développement ».
Tout va à la baisse. Confrontés à une insuffisance de la demande, le baril de pétrole a perdu en quelques semaines, la moitié de sa valeur, après le pic atteint de 147 dollars en juillet, contraignant l’OPEP qui se réunit vendredi à Vienne, à envisager rapidement une réduction de la production. Il en va de même pour les principaux cours des matières premières. Seule conséquence positive, l’explosion de la bulle spéculative sur les marchés agricoles permettra de freiner une course aux prix dont les premières victimes étaient les pays pauvres. Mais ces derniers auront à leur tour les plus grandes difficultés à écouler à l’extérieur leurs produits et matières 1ères.
La grogne sociale est de retour
A l'ouverture du sommet Asie-Europe pour coordonner une réponse à la crise, vendredi, le président chinois Hu Jintao a souligné que les turbulences financières aggravaient également l'instabilité économique de la Chine, tout en affirmant que ses « fondamentaux » restaient intacts.
Les chefs d'État et de gouvernement de 43 pays d'Europe et d'Asie se sont engagés à Pékin à coopérer pour réformer le système financier et monétaire international à trois semaines d'un sommet des principales économies du monde et à l'ensemble des secteurs de l'économie.
Nicolas Sarkozy a souhaité que les dirigeants européens et asiatiques réunis à Pékin présentent un "front commun d'initiatives" face à la crise. "Le monde va mal", a-t-il lancé. "Il va mal parce qu'il est face à une crise financière sans précédent dans sa gravité, dans sa soudaineté, dans sa violence et dans son déroulement."
Les conséquences sociales de cette crise sans précédent se font déjà sentir. Dans les pays développés, les fermetures d’entreprises, les lock-out, les ateliers mis en chômage technique se multiplient. On se prépare une forte augmentation des demandeurs d’emploi.
Mais dans les manifestations le ton se durcit. Depuis trente ans en effet, on a présenté au petit peuple, le chômage et les bas salaires comme une fatalité macro-économique : « les licenciements d’aujourd’hui, feront les profits de demain qui fera la croissance et la richesse de tous, un jour… ». Aujourd’hui, l’état d’esprit n’est plus le même. Entendu lors d’une manifestation de la part d’un ouvrier de Renault : « Le gouvernement n’a pas un sous pour nous ! Mais il bien su trouver 370 milliards d’euros pour sauver ces banquiers qui ont foutu le système en l’air ! ». La rage est généralisée.
Nicolas Sarkozy, qui enchaîne sommet sur sommet, bouscule ses partenaires, convainc avec talent, veut réformer en trois semaines le capitalisme mondial. Vaste programme.
Mais il lui faudra aussi tenter de régler la crise du capitalisme et ses effets sociaux dans ce tout, tout petit pays, la France, dont il est encore le président de cette république. Loin des envolées dans les tribunes internationales, Nicolas Sarkozy est plus mal à l’aise : les mesures qu’il annoncé mardi dernier ont soulevé un grand scepticisme. Il ne bénéficie d’aucune marges budgétaires, le budget 2009, bâti sur des pronostics de croissance qui sont d’ores et déjà invalide vient d’être voté par les parlementaires sans qu’on ait même jugé bon de mettre fin au « bouclier fiscal » qui protège quelques dizaines de milliers de contribuables les plus riches ou réformer les « niches fiscales » toujours au bénéfice des mêmes qui fait perdre à l’État chaque année 70 000 milliards d’euros de recettes fiscales. Pis, le budget vise à une réduction drastique du nombre de fonctionnaires alors que le chômage explose. La manifestation revendicative sera à la mode cet hiver.
Présidentielles : Obama en pôle position
Malgré un mouvement de yo-yo incessant, la courbe de popularité de Barak Obama est toujours supérieure à celle de son concurrent John McCain. On sera fixé la semaine prochaine. L’auteur de cette chronique ne peut que souhaiter la victoire de ce politicien jeune, brillant, mesuré. On ne pourra que saluer la grande démocratie américaine qui place un métis,( un noir !) à la tête de l’État. Si Barak Obama est élu, on peut également espérer une politique extérieure moins inutilement agressive. Mais son succès intérieur ne se jouera pas immédiatement sur une sortie plus ou moins honorable et nécessairement à moyen terme des bourbiers irakiens ou afghans.
Car Barak Obama une fois élu, trouvera une situation très tendue sur le plan social, alors que ce terrain est de loin au 1er plan des préoccupations des Américains
Quelques chiffres illustratifs, avant même le déclenchement de la crise actuelle qui renforcera mécaniquement les inégalités.
En 2005, les 300 000 américains les plus riches ont perçu autant que les 150 millions les plus défavorisés. Si le revenu global s’est accru de 9%, 90% des américains ont vu leur revenu... baisser ! Une étude des économistes Emmanuel Saez et Thomas Piketty parue en 2007 donne la mesure de l’inégalité vertigineuse qui ronge la société américaine.
Aux USA, les 1% les plus riches gagnent plus que le total des revenus des 40% les plus pauvres. L’augmentation du revenu des 5% les plus riches entre 2003 et 2005, a été de 681 milliards. Cette somme est supérieure au revenu des 20% les plus pauvres qui n’ont disposé en tout que de 383 milliards.
Alors que l’ensemble des revenus déclarés ont augmenté de 9% en 2005, le revenu moyen des 90% les moins favorisés a baissé de 172 dollars par rapport à l’année précédente, en recul de 0,6%.
Le groupe du dixième des 1% les plus riches a reçu en 2005 pratiquement le même revenu que les 150 millions d’américains les moins bien lotis. Chaque membre de ce groupe a bénéficié de 440 fois plus de revenu que le revenu moyen d’une personne située dans la moitié inférieure de l’échelle des richesses, une différence qui a presque doublé depuis les années 1980.
Désormais, les couches supérieures bénéficient de la plus grande part de revenu jamais constatée depuis les années qui ont précédé la crise des années 1930.
L’appauvrissement des classes populaires et des classes moyennes va encore s’accentuer avec la récession qui s’installe. Des millions d’Américains voient leurs économies s'évanouir, leurs retraites disparaitre, leurs maisons mises en vente quand ils n’arrivent plus à payer des traites de plus en plus lourdes.
Le passage en boucle des auditions des grands banquiers en faillite ou en difficulté devant la Chambre des Représentants (une pratique qu’on devrait reprendre en France !) excite la colère des téléspectateurs. L’absence de culpabilité, la morgue de certains, l’air de petit garçon qui vient de se faire pincer en train de voler le pot de confiture pour les autres, renforcent l’énervement de nombreux citoyens américains jusque là éduqués dans l’admiration sans borne de l’esprit d’entreprise, de la réussite managériale. Aux États-Unis, la réussite personnelle est un modèle social valorisant. L’homme qui gagne des millions de dollars peut susciter l’envie, rarement le dépit. Le milliardaire qui fait fortune rapidement est donné en exemple à une population qui croit qu’aux États-Unis, chacun aura un jour une chance de faire de même.
Une nécessaire redistribution mondiale
Ce poncif d’une Amérique « où tout est possible » ressort extrêmement écorné par les faillites à répétition dues aux spéculations hasardeuses du « haut du panier ». Et 90% d’Américains comprennent dorénavant qu’ils ont beaucoup trimé pour les 10% les plus riches, que leurs salaires ont baissé, que leurs économies se sont envolées, qu’ils se sont endettés et que finalement leurs impôts payeront les frasques de spéculateurs en folie. Cette nouvelle détestation du « gros argent indument pris » se retrouve aussi bien dans la classe ouvrière blanche qui vote plutôt Républicain, chez les laissés-pour-compte des grandes banlieues qui votent peu, où dans des classes moyennes désabusées et qui sont séduites par le discours Obama.
S’il est élu nouveau président, le charmeur Barak aura peu de temps pour entamer une redistribution des richesses un peu plus égale. La course insensée à des profits toujours plus juteux a cassé l’outil industriel faute d’investissements partis en dividendes, affaiblit la demande interne des pays développés, accru le gouffre entre pauvres et très riches, l’écart entre pays développés et pays en développement. « Réformer la capitalisme mondial ? » On n’en demande pas tant, mais réduire les inégalités est une urgence si l’on veut que la machine redémarre.
Pierre Morville
Crise : un peu de
comédie dans la tragédie
Bourses mondiales : mardi, l'euphorie ; mercredi, la
crise continue
Crise : Jusqu'où ? Jusqu'à quand ? Personne ne
le sait !