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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 21:25
Pour 6 milliards d’Euros,  l’UE  tente de sous-traiter ses réfugiés à la Turquie

(article paru sur le site TSA, le 8 mars 2016)

Le sommet de Bruxelles qui réunissait, sur la question des réfugiés, la Turquie et les 28 états-membres de l’UE s’est soldé par une délégation de la question des réfugiés à la Turquie de l’autoritaire Erdogan. Contre argent comptant : la Turquie qui avait déjà reçu la promesse de 3 milliards d’euros d’ici 2018, en percevra 3 de plus dans la même période. Elle a également gagné, pour au plus tard fin juin, la suppression des visas pour ses concitoyens qui se rendraient dans la zone Schengen. De plus, l’UE a accepté de réexaminer les conditions d’adhésion de la Turquie à l’ensemble européen. Ce débat était totalement gelé depuis 2007.

En contrepartie, l’état turc s’engage à freiner au maximum la sortie des réfugiés de ses propres frontières et accepte de réintégrer un certain nombre de migrants qui seraient rentrés illégalement dans l’UE. Sur le papier, ce pourrait être la totalité des 1,2 millions de réfugiés syriens qui sont actuellement en Europe. Dans les faits ,la Turquie s’est engagée à « accueillir les migrants irréguliers en provenance de la Grèce, quelles que soit leur origine ». Dans les faits toujours, elle expulsera les migrants économiques illégaux qui lui seront renvoyés par les Européens, vers leur pays d’origine. Cet accord qui n’a pas réussi à être formalisé lors du sommet de Bruxelles, devrait se concrétiser néanmoins dans les prochains jours. Les compromis trouvés sont affligeants à plus d’un titre.

Il montre tout d’abord que l’Union européenne si précise et volontiers autoritaires sur les normes économiques (qu’il s’agisse de la composition des shampoings ou de la concentration dans banques européennes) est aujourd’hui totalement incapable de régler une crise internationale, même si celle-ci la touche directement. La proposition d’Angela Merkel d’une répartition des réfugies sur la base de quotas par pays, a été refusé par un grand nombre d’état-membre. A la veille de la négociation avec la Turquie, l’Autriche affaiblissait le camp européen en annonçant son refus de toute mesure commune d’accueil. De même, de nouveaux déchirements, notamment avec l’Allemagne, sont intervenus avec la décision prise majoritairement, de fermer la « route des Balkans » qui a été emprunté l’an dernier par 850 millions de migrants ralliant le nord de l’Europe. Enfin, la « solidarité européenne » » fait tristement défaut à la Grèce, déjà en grave difficulté financière avant cette crise, et qui reste le principal point d’accueil des réfugiés syriens.

L’autre inconnu est évidemment la capacité du régime turc à pouvoir ou vouloir tenir ses engagements. Néanmoins, l’islamo-conservateur Reccep Erdogan peut aujourd’hui se réjouir. Contesté de plus en plus dans son propre pays, il pourra s’adresser à son peuple en célébrant une victoire diplomatique de la Turquie face aux « riches et égoïstes européens ». Toutefois, le maintien d’une population de 2,7 millions de réfugies syriens n’est pas sans difficulté pour la Turquie elle-même, d’autant que ce pays est partie intégrante dorénavant du conflit syrien, notamment à travers ses offensives contre les groupes kurdes. Erdogan leur attribue faussement une série d’attentats qui se sont déroulés en Turquie, alors que d’évidence, c’est Daech qui en était à l’origine et l’Etat islamique poursuivra son offensive.

Realpolitik et solutions illusoires

De même, au regard de l’importante frontière maritime et terrestre de la Grèce avec l’Europe, il sera très difficile à la douane et à la police turques de contrôler et de juguler un tel mouvement historique d’exode de populations. Quant au retour forcé de réfugiés de l’Europe vers la Turquie, il est non seulement indigne sur le plan humanitaire mais il apparait quasi impossible que la population turque accepte la présence permanente de millions de migrants. Par ailleurs, le vice premier ministre turc, Numan Kurtulmus a déclaré que son pays avait déjà dépensé 6,6 millibars d’euros pour la prise en charge des réfugiés.

En le nombre de ceux-ci ne peut que croître : 7,5 millions de Syriens ont dû quitter leur ville ou leur région et se retrouvent en déshérence dans leur propre pays, en pleine guerre. Beaucoup d’entre eux sont ou seront candidats à l’exil. Quelque soient les calculs des différents signataires de cet accord, celui-ci a toutes les chances de se révéler aussi injuste qu’inefficace.

Enfin, l’Union européenne multiplie depuis sa fondation, les déclarations théâtrales sur la démocratie dont elle serait l’un des porte-drapeaux. Mais l’actuelle crise des réfugiés a tendance à faire oublier les Droits de l’Homme. Pour cet accord très « realpolitik »de sous-traitance migratoire, les négociateurs de l’UE ont bien sûr « oublié » l’actuelle dégradation du contexte démocratique en Turquie : Le rapport d'évaluation annuel de la Commission européenne sur la situation en Turquie, publié en novembre ), est l'un des plus sévères depuis 1997. Le plus grand quotidien du pays, Zaman, critique avec Erdogan, a été placé sous tutelle judiciaire, de nombreux journalistes sont en prison, et toutes les formations kurdes ont été baptisés « terroristes » par le pouvoir.

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Published by pierremorville
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