Jeudi 10 mars 2011 4 10 /03 /Mars /2011 02:04

(chronique parue dans le Quotidien d'Oran du 10 mars 2011)

 

Kadhafi brandit le spectre d’Al Qaida. Paradoxalement, le risque salafiste pourrait précipiter l’intervention américaine

 

Comme il était prévisible, Mouammar Kadhafi s’accrochera son pouvoir jusqu’au bout. Il est vrai qu’il n’a pas vraiment le choix. Aucun pays ne s’empressera de l’accueillir même si l’opposition libyenne lui promettait de ne pas le traquer au cas où il abandonnerait rapidement la place. La décision de poursuite de la Cour européenne de Justice limite également toute possibilité de tractations, certes peu honorables mais peut-être plus économes en matière de coûts humains.

De surcroît, l’autocrate libyen aux abois ne manque pas de moyens policiers, militaires et financiers. Malgré sa détermination, l’opposition, faiblement armée a maille à partir avec une organisation militaire désorganisée, il est vrai, mais qui possède encore de puissants moyens de destruction. Une intervention militaire occidentale est donc à l’ordre du jour, sous une version « soft », les « zones de restriction aérienne ».

Comment fonctionnent-elles ? Une puissance extérieure possédant une supériorité aérienne écrasante restreint le survol d’un pays afin d’empêcher une guerre civile ou une crise humanitaire. « Cette tactique relativement récente a été appliquée notamment en Bosnie et en Irak dans les années 1990. La zone d’exclusion aérienne est alors un compromis dans des situations où la communauté internationale exige l’arrêt des violences sans pouvoir justifier politiquement une véritable intervention militaire », explique Joshua Keating. Le rédacteur en chef adjoint de Foreign Policy précise que le dispositif est autorisé par le chapitre 42 de la Charte des Nations unies mais rappelle que les zones d’exclusion aérienne ne s’appuyaient sur aucune loi internationale, et leur légalité continue à faire débat.

 

L’inconnue AQMI

 

Réclamée par l’Angleterre et la France, « non refusée » par la Ligue arabe, évoquée même par la secrétaire d’état Hillary Clinton, l’instauration d’une zone d’exclusion n’emporte pourtant pas l’enthousiasme des responsables du Pentagone, Robert Gates le secrétaire à la Défense, en tête, qui voient dans cette initiative l’amorce très réelle d’une intervention armée voire d’une guerre en bonne et due forme. Tout cela qui réclame selon eux, un vote du Sénat alors que les États-Unis sont déjà englués dans des conflits sans issue visible, en Irak et en Afghanistan. Les experts militaires font également remarquer que les zones d’exclusion aériennes, déjà pratiquées lors du conflit en Yougoslavie et lors de la 1ère intervention en Irak n’avaient empêché ni les massacres en Bosnie tels celui de Srebrenica en 1995, ni le maintien au pouvoir de Saddam Hussein pendant près de dix ans.

Autre difficulté qui expliquent les réticences des militaires américains : on sait comment on rentre dans un conflit, on ne sait généralement pas comment on en sort. La mise en place de l’exclusion implique la possibilité des combats aériens. L’armée libyenne possédant des missiles sol-air, il faudrait également détruire ses bases. Enfin, les dispositifs nécessitent en général la présence au sol « d’observateurs » pour guider les frappes aériennes.

Sur un plan politique, les États-Unis rechignent à diriger un processus militaire qui n’aurait pas l’aval de l’ONU, alors que la Chine et la Russie, membres du conseil de sécurité semblent s’y opposer de façon ferme. Angela Merckel a elle aussi exprimé ses réticences. Enfin, l’opposition libyenne semble divisée voire plutôt opposée à une intervention militaire américaine. Et si la « rue arabe » pourrait aujourd’hui la comprendre, quelle serait sa réaction en cas d’enlisement d’un éventuel conflit ?

A l’inverse, une majorité de pays arabes y sont, mezzo voce, favorables et l’opinion publique internationale n’accepterait pas un écrasement du soulèvement libyen. D’autres motivations inspirent les partisans d’une intervention armée. Les cours du pétrole font figure de signaux d’alarme. La désorganisation du marché pétrolier, amplifiée par des phénomènes purement spéculatifs, commence à faire connaître ses effets. Le baril qui s’est hissé à 150 dollars pourrait atteindre la barre des 200 dollars.

Autre inconnue, la composante salafiste. Contrairement à l’Égypte et à la Tunisie, l’islamisme radical structurait depuis les années 80 l’essentiel de l’opposition clandestine avant la montée du mouvement actuel. Une déstabilisation durable de la Libye pourrait également s’étendre à l’ensemble de la zone saharo-sahélienne, où l’Aqmi continue de s’organiser. D’où le risque d’une « somalisation » de la Lybie souligné par Abdelkrim Ghezali, qui s’interroge : « Si aucune stratégie n’est élaborée en urgence, aussi bien par la Ligue arabe que par l’Union africaine, les perspectives seraient sombres pour toute la région maghrébine et sahélo-saharienne. Ce qui est d’autant plus incompréhensible, c’est l’attitude des pays directement concernés par ce chaos qui s’annonce dévastateur. Les pays du Maghreb ont opté pour une position de spectateurs, se contentant d’aides humanitaires aux réfugiés que déversent la guerre civile sur les frontières avec la Libye. »

 

Ligue arabe, OCI, OUA, UMA…

 

Les organismes régionaux ou internationaux du monde arabo-musulmans ou africains restent en général sur une position de prudence. Les ministres arabes des Affaires étrangères doivent tenir une réunion de crise samedi au Caire pour discuter de l'escalade de la violence en Libye, a annoncé mardi un responsable de la Ligue arabe. Le 22 février, le conseil de la Ligue arabe avait néanmoins décidé de « suspendre la participation des délégations de la Libye aux réunions de la Ligue arabe et à celles de toutes les organisations qui en dépendent, et ce,  jusqu’à ce que les autorités libyennes acceptent les revendications» du peuple libyen «et assurent sa sécurité». Le conseil estimait plus largement «légitime la satisfaction des ambitions, des revendications et des espoirs des peuples arabes, dans la liberté, les réformes démocratiques, le développement et la justice, et qu’il s’agit d’un droit qu’il faut respecter», mais s’opposer à une intervention militaire occidentale. L'Organisation de la conférence islamique (OCI), s'est également déclaré en début de semaine, favorable à l'établissement d'une zone d'exclusion aérienne pour protéger les civils en Libye, tout comme les monarchies du Golfe.

L’Union du Maghreb Arabe est une fois de plus silencieuse.  Il est vrai que l’acte fondateur de l'UMA a été signé solennellement à Marrakech, le 17 février 1989, par cinq chefs d'État : le roi Hassan II, l'ancien président de la République algérienne, Chadli Bendjedid, Mouammar Kadhafi, président de la Jamahariya arabe libyenne, l'ancien président de la République mauritanienne, Ould Taya et l'ex-président de la République tunisienne, Zine al-Abidine Ben Ali. Deux des pays fondateurs certes, traversent une crise sérieuse  mais le groupement d'Etats qui compte plus d’une centaine de millions d’habitants, tourne en réalité au ralenti depuis plus d’une quinzaine d’années, du fait des tensions algéro-marocaines, notamment sur la question du Sahara occidental. Tensions qui ont débouché en 1994 sur la fermeture des frontières communes. En marge de la célébration de cet anniversaire, l’Association des économistes marocains, a estimé à 2% du PIB le manque à gagner sur la croissance des pays adhérents, du fait des désaccords actuels : « En perpétuant l'état de fermeture des frontières maroco-algériennes et en empêchant la normalisation des relations entre les pays voisins avec leurs conséquences négatives sur la libre-circulation des personnes, des marchandises, des produits, des services et des capitaux, on ne sert pas les nobles causes et objectifs du projet du Grand Maghreb », a estimé l'AEM qui assure le secrétariat général de l'Union maghrébine des économistes.

L’OUA, quand à elle est totalement muette sur la Libye. Il est vrai qu’elle doit son nouveau nom, l’UA, l’Union africaine, à Mouammar Kadhafi, qui présidait l’instance en 2OO2. Dans le continent, il n’y a eu que trois pays à condamner les évènements en Libye : le Maroc qui a quitté l’UA, la Mauritanie et le Sénégal…

 

Sarkozy, 1ère victime collatérale

 

Coup de tonnerre dans un ciel déjà passablement brouillé. Dimanche dernier, Le Parisien libéré révélait les résultats d’un incroyable sondage. Si les élections présidentielles se déroulaient actuellement, c’est Marine le Pen qui arriverait en tête du 1er tour ! 23% des Français interrogés voteraient pour la fille-de-son père, 21% pour Nicolas Sarkozy, 20% pour Martine Aubry. Un effroi stupéfait se répand dans les rangs des deux partis « présidentiels », l’UMP et le PS. Jamais, l’extrême-droite n’avait été créditée d’un score si élevé. En 2002, Jean-Marie Le Pen avait déjà crée une immense surprise en arrivant au second tour (16,8% des voix) derrière Jacques Chirac (19,8%), éliminant de la course présidentielle Lionel Jospin qui ne s’en est jamais remis. Chirac l’avait néanmoins emporté haut la main au second tour ralliant 82,2% des suffrages. Marine est encore mieux placée…

Sondage incomplet, protesta-t-on à gauche, puisque l’organisme avait écarté des choix, les deux autres candidats possibles du PS, Dominique Strauss-Kahn et François Hollande, bien mieux placés… Patatras ! Mardi, un nouveau sondage renforçait encore l’écart ; Marine Le Pen passait à 24%, Sarkozy à 20%, Strauss Kahn à 23% (20% pour Hollande).

Un sondage n’est pas un résultat. Il n’empêche. On sentait en début de semaine comme un vent de panique dans les deux formations pivots de la droite et de la gauche. Le PS paye une invraisemblable et interminable compétition, baptisé « primaires » où s’affrontent en vue d’un vote public, ouvert à tous les citoyens, certains des principaux leaders de la formation socialiste. A défaut d’idées ou de programmes novateurs, la formation d’opposition ne laisse à voir aujourd’hui que le choc des ambitions.

A droite, la situation est plus inquétante : après deux mandats de Jacques Chirac, et quatre ans de présidence de Nicolas Sarkozy, l’échéance électorale de 2O12 s’annonce sous de sombres augures. Le bilan sarkozien est maigre. Certes, l’actuel président a joué de malchance. Élu en 2007, il a pris de plein fouet la crise financière de l’automne 2008 et doit en gérer les conséquences sociales et politiques. Libéral de conviction sur le plan économique, il a fait sa doctrine sur les vertus collectives du travail et de l’enrichissement personnel. « Travaillez plus et vous gagnerez plus » : les salariés travaillent plus et vont travailler plus longtemps et ils gagnent moins. Seules, les couches supérieures tirent un net avantages des mesures prises. Le ridicule  « bouclier fiscal » qui favorise scandaleusement les ménages les plus fortunés a du être piteusement abandonné il y a quelques jours. Conservateur et autoritaire, sur le plan politique, Nicolas Sarkozy avait fait de la sécurité son cheval de bataille. Las ! Dans ce domaine, les résultats sont mauvais, notamment du fait de l’appauvrissement et du chômage.

Voyant sa base électorale s’éroder de sondages en élections intermédiaires, le président a voulu la conforter en reprenant les thématiques de l’extrême droite sur l’immigration. Mais comme l’avait prédit Jean-Marie Le Pen, « les électeurs préféreront un jour l’original à la copie ». Ce qui est train de se réaliser, notamment avec la crainte savamment entretenue de l’arrivée d’un flux massif d’immigrants à la suite du grand chambardement dans le monde arabe. Ce dernier a fait plus que prendre de court l’exécutif français. Une politique brouillonne, entachée de nombreuses bévues diplomatiques, a marginalisé les positions françaises et a débouché sur le 9ème remaniement du gouvernement Sarkozy en quatre ans. Sans résultats positifs assurés pour autant. Sorte de 1ère « victime collatérale » des évènements, Nicolas Sarkozy aura raison de rappeler qu’aucun exécutif n’avait anticipé ou même prévu le surgissement démocratique dans le monde arabe. Certes, mais peu d’exécutifs devront affronter un scrutin électoral décisif dans un peu plus d’un an, face à des électeurs très inquiets, pessimistes et fort mécontents.

Par pierremorville
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Jeudi 3 mars 2011 4 03 /03 /Mars /2011 00:39

(Chronique parue dans le Quotidien d'Oran du 3 mars 2011) 

 

L’hiver démocratique arabe va bientôt se transformer en un printemps bouillonnant

 

Vertiges ! Il n’est pas de semaine, de jours qui n’apportent sa moisson d’évènements exceptionnels. L’Internet qui est l’un des vecteurs de la déflagration (Facebook, Twitter…) fourmille de faits, de témoignages, de tribunes, d’analyses. Les télévisions renvoient en boucles des images qui se ressemblent fort mais qui sont filmés dans des pays situés souvent à des milliers de kilomètres les uns des autres. Comme si les foules qui se rassemblent pour exiger la démocratie, la liberté, l’égalité sociale ne constituait qu’une vaste et unique manifestation symbolique dans tout le monde arabe.

Il y a quelques semaines encore, l’expression « monde arabe », aurait été utilisé avec la plus grande circonspection tant les situations économico sociales, les modes de gouvernement, les thématiques politiques qui s’affrontaient, frappaient par leur extrême diversité. Paradoxalement, c’était l’islamisme politique qui servait de cadre unificateur, qu’il soit prôné ou combattu.

Au « monde arabe » connoté par les luttes d’émancipation contre le colonialisme et parfois négativement par le panarabisme et les tentatives d’un socialisme étatique combiné à un nationalisme autoritaire avec le nassérisme ou le baasisme syrien ou irakien, s’était progressivement substituée la notion de « monde arabo-musulman » ou monde musulman, notamment après la révolution iranienne de 1979. Non pas que l’Islam ait disparu des référents des mouvements actuels mais ceux-ci introduisent par leur caractère massivement populaire, par leur fulgurance, par l’unité des revendications, une cartographie politique originale, un renouvellement profond.

 

Ouragan de liberté

 

« Quelles sont les causes de l’ouragan de liberté qui, du Maroc à Bahreïn, en passant par la Tunisie, la Libye et l’Égypte, souffle sur le monde arabe ? Pourquoi ces désirs simultanés de démocratie s’expriment-ils précisément maintenant ? » s’interroge Ignacio Ramonet. Historiquement, explique-t-il, l’intérêt des grandes puissances occidentales pour le Proche-Orient et l’Afrique du Nord a reposé sur deux constantes : contrôle du pétrole et la sécurité d’Israël. En échange de quoi, ils garantissaient la permanence au pouvoir de régimes autoritaires et prédateurs (le roi Hassan II, le général Ben Ali, les généraux Sadate et Moubarak, les monarques saoudiens Fayçal, Fahd et Abdallah...). « Comme les despotes de cette région ne toléraient aucune forme d’expression critique, la protestation trouva refuge dans le seul lieu de réunion non interdit : la mosquée. Et autour du seul livre non censurable : le Coran. Ainsi se consolidèrent les islamismes qui trouvaient dans les enseignements du Coran de solides arguments pour exiger la justice sociale et combattre la corruption des mœurs, le népotisme et la tyrannie », note l’ancien patron du Monde diplomatique. Après les attentats du 11 septembre 2001, les puissances occidentales, avec la complicité des « dictatures amies »locales, trouvèrent une nouvelle raison de maintenir sous contrôle les sociétés arabes : la peur de l’islamisme.  « Les régimes despotiques arabes, de l'Égypte à l'Arabie Saoudite, n'étaient-ils pas les meilleurs soutiens de fait de l'Israël démocratique ? » remarque de son côté, Gilles Paris de l’Ifri qui note toutefois que « l’argument utilisé hier par Israël dans ses relations avec ses alliés occidentaux - « Je suis la seule démocratie de la région » - sera plus difficile à mettre en avant ».

Sur plan politique également, Ignacio Ramonet note que dans les quatre dernières décennies, de nombreuses dictatures ont été balayées : en Europe même dans les années 70, au Portugal, en Espagne, en Grèce. 1983 sonna la fin de la règne des militaires turcs. Après la chute du mur de Berlin, en 1989, l’Union soviétique et les régimes satellites de l’Europe de l’est s’effondrèrent. En Amérique latine, l’une après l’autre, toutes les dictatures militaires furent balayées dans les années 1990. « Entre temps, à quelques encablures de l’Union européenne, avec la complicité des puissances occidentales (dont la France), les sociétés arabes demeuraient en état de glaciation autocratique ». Sauf à arguer d’une prédisposition arabe particulière à la soumission, il n’y aucune raison d’écarter ces peuples de cette commune exigence. Mieux, l’effet de contagion démocratique tant craint par les puissances occidentales, pourrait même affecter leur propres peuples. Après tout, l’inégalité sociale est la chose la mieux répartie du monde : « Le premier centile le plus riche aux USA gagne 50% du revenu national. C’est bien plus impressionnant que ce qu’ont pu réalisé la bande de kleptocrates de Ben Ali et Moubarak réuni où les 20% de la population la plus pauvre gagnent réellement une part bien plus importante du PIB national que les 20% homologues aux USA » pointe Badia Benjelloun (site Dedefensa) qui fait également remarquer que la corruption tant décriée des régimes arabes est quasi officialisée aux États-Unis depuis la levée par la Cour Suprême des USA, le 21 janvier 2010, de la limitation du financement des campagnes électorales fédérales par les grandes sociétés privées. Les dons pouvant désormais rester confidentiels. Le lobbying est devenu officiellement le lieu du réel pouvoir.

 

Les 1ers effets politiques du tsunami financier

 

Récession, coupes budgétaires drastiques, boom des prix des matières premières, les effets de l’effondrement du grand bonneteau financier mondial fait progressivement sentir ses effets. Pour les pays arabes, pourvoyeur d’immigration, les pertes d’emplois en Europe a tari les transferts d’argent qui constitue l’une des principales rentrées de devises dans les pays du Maghreb ou en Égypte. Les exportations ou les recettes de l’industrie touristique se sont également affaiblies.

Dans le domaine des matières premières alimentaires qui figure parmi les principales importations des pays arabes, la combinaison d’une mauvaise saison climatique à l’été 2010 et d’une reprise de la spéculation a entraîné une hausse des prix formidable. Parallèlement, le Fmi et l’OMC imposaient notamment en Tunisie, en Égypte et à la Lybie de sévères programmes de privatisation des services publics, des réductions budgétaires, des diminutions du nombre des fonctionnaires.

Ce contexte économique dépressif a directement entamé le pouvoir d’achat des couches populaires mais a également érodé les conditions de vie des classes moyennes urbaines. La concentration d’un chômage endémique chez les jeunes, groupe social en forte croissance démographique dans toute la zone, a parachevé la dégradation sociale.

Pour y pallier, le nouvel exécutif tunisien a du mal à se constituer et donc, face aux revendications populaires, à décider et à appliquer des mesures d’urgence ; en Égypte, l’armée s’est bien gardée de définir sa nouvelle politique économique et sociale. Dans les autres pays, l’urgence de la situation a incité à entrouvrir les réserves financières et distribuer des aides pécuniaires comme en Arabie saoudite, au Bahreïn, à Oman ou procéder à des ouvertures politiques au Yémen, au Maroc ou comme c’est le cas en Algérie, à la levée de l’état d’urgence. Cela suffira-t-il ?

Les principales grandes puissances avaient réussi en 2008 à réagir de concert pour sauver in extremis un système financier en naufrage grâce à l’injection massive de capitaux publics. Les états les plus puissants ont le plus grand mal à se mettre d’accord pour soigner en profondeur les dérives spéculatives qui ont repris de plus belle dans une économie (mal) mondialisée. La reprise de l’inflation, l’affaiblissement de la demande, le désordre monétaire sont autant de signes qui nous montrent que l’essentiel de la crise est encore à venir.

Impuissants à remettre ensemble la machine économique en bon état de marche, les grandes puissances paraissent tout autant démunies pour réagir positivement au surgissement démocratique arabe. Les services secrets et les diplomaties (tout comme les experts de tous poils (!), les formations politiques, les ONG ou les médias…) n’ont rien vu venir. Et les grands états dans le fracas des évènements, restent très hésitants sur la conduite à tenir.

 

De son bunker, Kadhafi défie son peuple

 

Le cas de la Lybie est exemplaire. De nouveau, tout le monde a été surpris de la désagrégation brutale du pouvoir. On pensait Mouammar Kadhafi protégé par sa rente pétrolière, une armée aux ordres, le quadrillage politique d’airain d’une population peu nombreuse. Le dictateur est enfermé dans son bunker. A-t-il perdu pour autant totalement la main ? Il conserve néanmoins quelques atouts répressifs et une volonté renforcée par l’absence d’issue. 

L’économie est au point mort et les pays frontaliers voient déjà arriver à leurs frontières un flot puissant de réfugiés. Au lieu d’accélérer les aides d’urgence aux pays de la zone, l’Europe ne semble préoccuper que par l’afflux prévisible d’une nouvelle immigration sur son continent. Quant au gouvernement américain, il laisse planer la menace d’une intervention militaire directe contre la Libye. Pour les États-Unis, le dossier libyen touche directement à la chasse gardée pétrolière et au contrôle du cours du baril. L’annonce par la Qaida de la création d’un premier « califat » dans la ville de Derna qui s’est libéré à l’est du pays a renforcé les signaux d’alarme de la Maison-Blanche. De ce point de vue, malgré ses dernières rodomontades télévisuelles à la limite de l’absurde, Kadhafi tombait juste en agitant le spectre d’Al Qaida. Le tyran un peu hébété qu’il donne à voir, mais qui sait qu’il n’a plus rien à perdre, n’ignore sans doute pas qu’une intervention militaire américaine précipiterait certainement sa fin. Joueur de poker, il parie néanmoins sur le désordre, pas seulement diplomatique, qu’une telle initiative armée pourrait engendrer, y compris dans les rangs des opposants qui, à en croire les témoignages de la presse, sont tous à s’y opposer.

La Chine, la Russie, l’Europe critiquent le projet et veulent y faire barrage à l’ONU. L’échec patent des invasions en Irak et en Afghanistan devrait également calmer les ardeurs américaines. Alors, coup de bluff ou amorce d’un nouveau dérapage ? D’autres hypothèses seraient, dit-on, à l’étude comme des tractations secrètes avec Kadhafi en vue de trouver un compromis, peut-être territorial, ou une hypothétique intervention militaire égyptienne.

 

Alain Juppé, « vice-président »

 

Alain Juppé, nouveau ministre des Affaires étrangères n’a pas caché ses vives réticences à l’aventure militaire proposée par les Américains. Son arrivée contribuera certainement à rassurer un Quai d’Orsay rudement secoué par quatre années de diplomatie sarkozienne. Longtemps « triquard » de la politique française, Alain Juppé revient aux affaires avec une large autonomie qu’il a visiblement négociée.

Michelle Alliot-Marie a démissionné, ce qui était inéluctable. Il était difficile de maintenir à son poste une ministre des Affaires étrangères qui n’était plus la bienvenue dans toutes les capitales arabes. Mais, outre ses innombrables bourdes et maladresses, MAM n’ fait qu’appliquer une ligne décidée à l’Élysée et à Matignon. En présentant son 9ème remaniement gouvernemental en quatre ans, Nicolas Sarkozy a souhaité évoquer la nouvelle donne démocratique arabe en la mêlant maladroitement avec les « risques » d’un afflux migratoire important. Pis, il a voulu, dans ce cadre, justifier l’ouverture prochaine, après « l’identité française », d’un nouveau débat sur la « laïcité et la présence de l’Islam en France ». Débat calamiteux, programmé avec échec assuré, selon l’opinion même des parlementaires de sa propre majorité.

81% des Français estiment que l’image de la France ressort écornée après la gestion de cet hiver démocratique arabe. 59% souhaitent que Nicolas ne se représente pas. Mauvais président, il fut auparavant un excellent candidat. Beaucoup craignent qu’il soit, malgré de très mauvais sondages, tenté par un « Play it again » aux présidentielles de 2012.

 

Par pierremorville
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Dimanche 27 février 2011 7 27 /02 /Fév /2011 14:40

(Chronique parue dans le Quotidien d'Oran du 24 février 2011) 

 

Alors que la Libye s’enfonce dans le chaos, la Tunisie envisage son avenir dans un climat de contestation optimiste

 

Vendredi, 20. : dans une « bodéga » tunisienne, une quarantaine des blogueurs qui ont fait la Net-révolution, mit le peuple dans la rue et poussé Ben Ali à une fuite honteuse, se réunissent joyeusement. Pour l’essentiel, ce sont des journalistes, des salariés de boites de communication, des étudiants, beaucoup ont monté leur petites start-up. L’un d’entre eux, vient de réussir l’opération « Tunisie, 16 juin 2014 » avec de nombreux journaux qui ont joué le jeu de fausses vraies « une » sur une Tunisie imaginée dans trois ans.

Quelques-uns de ces blogueurs ont été arrêtés en fin d’année. L’un de ceux-là, Slim Amamou, est devenu depuis le nouveau secrétaire de la jeunesse du gouvernement de transition. Il est là bien sûr, parmi ses copains et copines qui l’ont tous embrassé à son arrivée.

 

Vendredi soir : «  Tunis Facebook »

 

C’est un jeune homme, vif, percutant et étonnamment précis dans ses analyses de la situation. Sur fond de karaoké, les discussions rieuses vont bon train. Mais Twitter fonctionne toujours à fond. Dans la soirée, deux mauvaises nouvelles : « un prêtre s’est fait égorgé dans la banlieue de Tunis » : vraie, hélas; une rumeur prémonitoire « Kadhafi a fait bombarder Benghazi ! » était fausse. Ce soir-là …

La Libye pèse concrètement sur la situation tunisienne. Kadhafi a été le seul homme d’état arabe à soutenir ostensiblement Ben Ali se payant le même luxe de tancer les Tunisiens qui avait osé remettre en cause son ami Zinnedine. Tunis dépend évidemment de Tripoli pour son pétrole et son gaz. Beaucoup d’hommes d’affaires, de cadres, et d’employés tunisiens travaillent chez le riche voisin.

Kadhafi et Ben Ali ont même caressé la folle idée de fusionner les deux pays. Mais l’idée a fait long feu.

Tous les interlocuteurs de la soirée en sont convaincus : les Libyens en ont marre de leur dictateur mais celui-ci préféra noyer toute révolte dans le sang plutôt que de laisser une miette de son pouvoir…

Le meurtre d’un prêtre catholique polonais, confirmé le lendemain par la presse, surprend l’opinion. Bien plus que des islamistes radicaux, ce sont des ultras, anciens partisans du président déchu, qui sont désignés par l’opinion comme les vrais initiateurs du crime. Les mêmes qui auraient il y a quelques jours mis à mal une synagogue à Tunis. Des procédés violents destinés à aviver les tensions et tendre les relations entre les courants laïques et islamistes.

 

Samedi matin, Place Bourguiba

 

Après avoir dépassé le ministère de l’Intérieur, toujours sous la haute garde de l’Armée, fils barbelés, GMC et un char symbolique, on arrive sur les lieux de rassemblements. Rassemblements au pluriel car coexistent sur la grande place de Tunis, à quelques dizaines de mètres de distance, plusieurs initiatives sur des thèmes différents.  Le premier regroupement qui mobilisera plusieurs milliers de personnes, défend la « laïcité ». Chaque manifestation, semi-statique (du fait de l’encombrement de la place !) se subdivise elle-même en groupe de discussions où les polémiques s’enflamment. Tout le mode est d’accord sur le fond mais l’envie de s’exprimer, des décennies brimée, est la plus forte, quitte à  survaloriser les différences de point de vue. Seule alerte sérieuse, dans l’après-midi, un groupe de  militants salafistes viennent porter par slogans une contradiction plus musclée. Un bref incident sans autre conséquence.

Autre signe de cette envie irrépressible de liberté d’opinion, beaucoup de Tunisiens viennent ce samedi, manifester avec leur propre pancarte, le plus souvent un slogan en arabe ou en français, imprimé en A 3 ou bombé sur un grand torchon. On croise ainsi un groupe d’une trentaine de femmes, d’enfants et de quelques rares hommes qui remontent la place : ce sont les familles de prisonniers politiques qui n’ont pas encore été libérés.

D’autres réclament la démission des nouveaux chefs de l’exécutif. La Constitution actuelle prévoit pourtant que  Foued Mebazza, Président par intérim doit abandonner son mandat le 15 mars prochain. Problème : par qui le remplacer en l’absence de nouvelles élections présidentielles ? Casse-tête juridique épineux, d’autant que l’Assemblée nationale très discréditée, a préféré il y a quelques jours, abandonner toutes prérogatives législatives pour ne pas gêner le travail de l’exécutif. Le gouvernement de transition mené par Mebazza, et Mohamed Ghannouchi, le Premier ministre, se retrouve dans une situation délicate. Composé pour l’essentiel de responsables politiques qui ont fait leur carrière sous Ben Ali, il doit mener la transition jusqu’aux élections mais ne bénéficie pas lui-même de la légitimité des urnes. Et donc pas de l’autorité nécessaire pour réaliser les changements que la rue tunisienne continue à réclamer avec impatience.

C’est notamment le cas sur le plan social. De nombreuses entreprises connaissent des grèves ou des mobilisations sur les salaires. Le bas niveau des rémunérations dans le secteur public et dans le privé nourrit une forte attente des Tunisiens qui se transforme en franche exaspération à la lecture des journaux. Ceux-ci, très lus,  jusque-là tenus par une très forte censure et la quasi obligation d’un culte permanent de l’ancien président, confinant au grotesque, se sont libérés. Les journalistes multiplient les révélations sur les affaires concernant l’entourage de Ben Ali et de la famille Trabelsi. Tous les citoyens tunisiens étaient « au courant » mais la lecture du détail fait bouillir les sangs. Des pages entières des quotidiens font chaque jour le récit de l’incroyable pillage qui s’est déroulé pendant plus de deux décennies. Les listes donnent le vertige et la prédation tourne souvent à la compulsion maladive. La télévision publique a ainsi donné les images ce week-end de la découverte d’une véritable caverne d’Ali Baba dans une des villas de la famille Ben Ali : des centaines de liasses de billets de 1000 dollars ou de 500 euros (qui ne peuvent être délivrés que par la banque centrale), ou malles de bijoux dissimulées dans des caves ou des fausses bibliothèques… « Le butin était sous le matelas de la coiffeuse », surnom très peu affectueux de Mme ben Ali, unanimement haïe. Le vol à une telle échelle relève de la maladie mentale et ses proportions surprennent même les observateurs tunisiens les plus avertis. Pour ceux-ci, les avoirs répartis entre la centaine des frères, sœurs, cousins.., représenteraient plus d’un an du budget de l’état ! Des dizaines de grandes sociétés, dont le capital était contrôlé par la « famille » se retrouvent aujourd’hui sous séquestre ou sous tutelle des autorités publiques.

 

« Boillon, casse-toi, pauvre… »

 

L’un des rassemblements les plus militants de ce samedi s’est déroulé devant l’Ambassade de France qui se trouve elle aussi, Place Bourguiba. Pendant plusieurs heures des centaines de manifestants se sont relayés sous la très solennelle statue d’Ibn Khaldoun, pour réclamer à grands cris le départ du nouvel ambassadeur français.

Boris Boillon, jeune diplomate arabophone, s’était déjà distingué en Irak en prenant des positions très tranchées. Il venait à Tunis remplacé au pied-levé un ambassadeur de France à qui le gouvernement, pris de court par la soudaineté de la crise politique tunisienne, reprochait une insuffisance d’alertes sur la gravité de la situation.

Après les épisodes du feuilleton MAM, les hésitations, voire les voltefaces de la diplomatie française face à la trainée de poudre démocratique qui a secoué la Tunisie et l’Égypte, qui a atteint le Yémen et Bahreïn, qui bouleverse aujourd’hui la Libye, l’arrivée d’un homme neuf à l’ambassade de Tunis était positivement attendue dans ce pays qui reste très proche de la France. Hélas ! Hélas ! Hélas ! Lors d’un premier déjeuner de presse (et en présence de cameras de télévision !) le nouvel ambassadeur s’est autorisé à donner des leçons de journalisme sur un ton très méprisant à une presse qui vient enfin de découvrir la liberté d’expression. Grave bévue. Les journalistes sont sortis ulcérés, les réseaux facebook/Twitter ont fait le reste. Au résultat, une grosse manifestation et des piteuses demandes d’excuses du nouvel ambassadeur présentées en direct à la télévision tunisienne. Bref ! La version new look de la diplomatie française (le photo en maillot de bain tiré d’un site social personnel de Boillon a fait le tour des portables tunisiens !) n’a pas encore vraiment convaincu.

Restera-t-il ? Ne restera-t-il pas ? Peu importe, la normalisation interviendra tôt ou tard dans les relations entre les deux pays tant sont importantes les relations économiques, politiques et culturelles. Mais la longue série de ratés de ces dernières semaines imposent à l’évidence que la fameuse « politique arabe de la France » (si cette expression a eu un jour un sens) soit très  sérieusement reliftée à la lueur des profondes mutations actuelles.

 

Dimanche : la fierté d’un businessman

 

Les chefs d’entreprise en général, ne déteste rien tant que les périodes de troubles politico-sociaux. Deux chefs d’entreprises tunisiens rencontrés ne cachaient pas, eux, un optimisme inébranlable. Le premier qui a fait l’essentiel de sa fortune à l’étranger, se disait fier de l’imagination et du courage des jeunes bloggeurs qui réussi avec l’internet à balayer, en quelques semaines, une dictature qui a duré plus de deux décennies. Le second, bien au fait des pesanteurs administrativo-mafieuses pour les avoir directement subies, estimait que les prébendes, maraudages et la généralisation de la petite et de la grande corruption étaient devenues les principaux freins au dynamisme de l’économie tunisienne. Selon lui, la hausse du pouvoir d’achat, une politique de grands travaux, le pari sur les nouvelles technologies, la relance de l’agriculture étaient des pistes concrètes et sérieuses pour retrouver une forte croissance du PIB. Pour les deux hommes d’affaires, la coopération avec l’Europe était une priorité notamment en matière de barrières douanières et de contrôle des changes. L’attente est forte. Ils sont tous deux plus que restés sur leur faim après l’annonce de Catherine Ashton, la « ministre des affaires étrangères » de l’UE qui a annoncé une aide exceptionnelle à la Tunisie d’un montant de … 17 millions d’euros. « Millions ou milliards ? » a fait mine de ne pas comprendre Afif Chelbi, le ministre de l’industrie qui a jugé l’aide majestueusement consentie de « ridicule ».

Pour les deux chefs d’entreprise, la source d’inquiétude la plus forte était également l’évolution de la situation chez leur plus proche voisin, la Libye. Ils étaient tous deux convaincus que Mouammar Kadhafi craignaient le risque d’une longue guerre civile sanglante qui pourrait déstabiliser toute la région. Seul espoir selon eux, le retournement probable d’une grande partie de l’armée, déjà travaillée par les exemples de « neutralité active » des armées tunisiennes et égyptiennes.

 

France : Strauss-Kahn en « soft » campagne

 

Le FM a dans une note estimait que la reprise économique serait après les évènements récents, plus rapide en Tunisie qu’au Caire. Le directeur du FMI, était également présent à Paris dans le cadre de la préparation du G20. Dominique Strauss-Kahn est en effet le candidat mystère des élections présidentielles françaises de 2012. La presse n’avait en tête que d’obtenir des réponses sur cette unique question « Strauss-Kahn, candidat ou pas candidat ? »Sans jamais répondre, le directeur du FMI a réussi à briller sur la scène médiatique tout en entretenant le mystère. Il est vrai que ses prestations ont été facilitées par l’actuel passage à vide de Nicolas Sarkozy qui est aujourd’hui talonné dans les sondages par Marine Le Pen !

Mais pour Dominique Strauss-Kahn, tout n’est pas joué au sein du PS. Longtemps considéré comme candidat improbable, François Hollande s’impose dans le jeu des primaires comme le challenger surprise.

Par pierremorville
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Vendredi 18 février 2011 5 18 /02 /Fév /2011 00:51

(chronique parue dans le Quotidien d'Oran du 16 février 2010)

 

Les mouvements égyptiens et tunisiens, qui font partout des émules, ont remporté la 1ère manche. Il leur faut vite transformer l’essai

 

Trois mois à peine. Le suicide d’un jeune vendeur de fruits a entrainé le départ de Zinedine Ben Ali, puis celui d’Hosni Moubarak. Des millions de manifestants en Tunisie et en Égypte, après des années d’autocensure sous une chape de plomb répressive, ont réussi à mettre à bas deux autocraties autoritaires. Ces succès ont fait trainée de poudre dans le monde arabo-musulmans faisant surgir, par delà les différences économiques, politiques, sociales ou culturelles, des espérances, des contestations, des revendications très souvent convergentes dans nombre de pays de la Lybie à l’Iran en passant par le Yémen, la Jordanie, Bahreïn, l’Algérie…  Ils ont même inspiré 100 000 femmes italiennes qui ont manifesté à Rome, dimanche dernier, aux cris de « Berlusconi, basta ! »

L’imprévisibilité et la soudaineté de ce vaste mouvement a pris de court tant les gouvernements en place que les grandes puissances internationales. Pour des masses populaires surprises souvent par leur propre hardiesse, la question des débouchés politiques prend corps chaque jour. Avec les difficultés que l’on imagine.

Dans des pays où le monopartisme ou la domination quasi absolue d’une seule formation politique est la norme, la transition démocratique bute sur la possibilité même d’une alternance, la faiblesse des oppositions légales, l’impuissance des pouvoirs en place à s’auto-réformer. Ceux-ci craignent souvent que la moindre réforme ne vienne ébranler un pouvoir autoritaire mais lézardé, sans bases populaires solides et parfois, derrière une unité de surface, profondément divisé en interne. Sauf sur sa propre survie.

 

Juin 2009 : Obama au Caire

 

Les hésitations sont également perceptibles dans les grandes puissances qui, par un faux pragmatisme parfaitement huilé par les ans, préfèrent toujours des partenaires décriés mais stables, aux risques d’un changement non-maîtrisé.

Lors de la crise égyptienne, on bien vu que les États-Unis, loin d’être le « deus ex-machina » de la chute du pouvoir en place, a longtemps louvoyé sur l’attitude à prendre. Et pourtant, le discours de Barack Obama prononcé au Caire  en juin 2009, laisse à relecture une impression de quasi prophétie : « L’Amérique ne prétend pas savoir ce qui est bon pour tout le monde. Mais je pense, sans aucune concession possible, que les gens souhaitent certaines choses : la possibilité de donner son avis sur la façon dont on est gouverné ; la confiance en l’État de droit et une administration de la justice égale pour tous ; un gouvernement transparent qui ne vole pas son peuple ; la liberté de choisir son style de vie. Ce ne sont pas seulement des idées américaines mais des droits de l’homme, et c’est pourquoi nous les soutiendrons partout (…) Quel que soit l’endroit du monde, le gouvernement du peuple et par le peuple implique des règles simples pour ceux qui exercent le pouvoir : il faut l’exercer par le consentement et non par la coercition, respecter les droits des minorités, placer les intérêts du peuple et les processus légitimes du processus politique au-dessus de votre parti. Sans ces ingrédients, les seules élections ne font pas une vraie démocratie(…)

Mais si nous choisissons d’être prisonniers du passé, nous n’avancerons jamais. Je souhaite particulièrement dire ceci aux jeunes gens de toutes les fois, dans tous les pays : vous, plus que quiconque, avez la capacité de refaire ce monde ».

Beau texte dont l’histoire dira s’il a, ici ou là, inspiré certains animateurs des mouvements en cours. Toujours est-il que le président américain n’a pas ces dernières semaines, remémorer ses propres propos. Non qu’il les renie mais la crainte d’une déstabilisation accrue du proche et du Moyen-Orient plonge les États-Unis dans une perplexité anxieuse. Dans le même discours s’adressant aux peuples arabes et musulmans, Barack Obama avait dessiné des pistes sur les risques régionaux en cours : difficultés économiques, terrorisme, Afghanistan, nucléaire iranien, conflit israélo-palestinien… Les bonnes intentions ne manquaient pas et les États-Unis par la voix de leur président, s’engageaient à peser pour des issues positives. Vingt mois plus tard, les avancées concrètes se font attendre.

La 1ère difficulté à la satisfaction des exigences populaires tient à un contexte économique plus qu’incertain : l’économie mondiale est durablement inscrite dans une crise multiforme, financiaro-bancaire, hier, aujourd’hui, budgétaire, demain, monétaire. Les anciennes puissances industrielles sont rentrées dans une phase longue de faible croissance et de récession, toutes les économies, y compris celles des pays émergents sont sous la menace d’une forte reprise de l’inflation qui est déjà tangible sur le marché des matières premières, notamment alimentaires. Les effets de ces dernières hausses ont été au cœur des 1ères manifestations en Tunisie, en Égypte mais également en Algérie.

 

Les vraies difficultés économiques sont à venir

 

Ces contraintes seront en tête du programme de travail des nouveaux gouvernements avec des marges de manœuvre guère élargies : l’assainissement nécessaire d’une économie de marché détournée aux profits de petites minorités est certes, gage à terme d’une nouvelle croissance mieux partagée, mais elle prendra du temps et ne fournira pas dans l’immédiat les marges budgétaires à la résolution des problèmes d’urgence. A Bahreïn, en Lybie, riches pays pétroliers, comme au Yémen démuni, les pouvoirs en place doivent eux aussi répondre à des revendications sociales concernant l’emploi ou les salaires. Sollicités, l’Amérique du Nord et l’Europe rechignent à fournir leur assistance, ayant déjà fort à faire avec leurs propres difficultés économiques. Le long défilé des G 20 et G8 divers démontre à chaque échéance la quasi impossibilité d’une « régulation économique internationale », encore plus celle du codéveloppement promis par une« mondialisation souriante ». Ce contexte difficile renforce les égoïsmes nationaux et la frilosité des gouvernements.

La Chine, forte de sa croissance à deux chiffres depuis plusieurs années, est devenue officiellement cette semaine, la seconde puissance économique mondiale. Mais dans le classement des revenus par habitant, elle n’occupe que la 93ème place. Cet immense pays qui craint par-dessus tout un fort rebond de son inflation, souffre également de grandes poches de misère : elle compte 22% de chômeurs. Surtout soucieux que la contamination démocratique n’affecte son propre ère d’influence voire donne des idées aux Chinois eux-mêmes, Pékin réclame avec insistance qu’en Égypte reviennent le plus rapidement possible « la stabilité social et l’ordre ». Les médias, télévisions et portails Internet chinois n’ont consacré qu’une courte dépêche à la démission d’Hosni Moubarak, n’évoquant ni les revendications sociales et les manifestations, pas plus que l’autocratie et la corruption, deux sujets sensibles, en Chine aussi.

Ahmanidejad s’est lui, réjoui de la « révolution égyptienne ». Le régime iranien a publiquement salué la chute de Moubarak. Il avait même, note Pascal Boniface de l’IRIS, exhorté le peuple égyptien à s'en débarrasser.

 

Juin 2009 : la « révolution verte » iranienne

 

L'agence de presse iranienne s'est ainsi félicitée de la coïncidence de la chute de Moubarak avec l'anniversaire de la révolution islamique le 11 février 1979 : « C'est le jour de la victoire des peuples de la région et l'échec des États-Unis et du sionisme ».

Ces derniers jours, des milliers de manifestants iraniens se sont pourtant heurtés aux pasdarans pour réclamer à nouveau des élections libres, démocratiques et non-truquées. « Les populations tunisienne et égyptienne ont réussi là où la population iranienne a échoué en juin 2009. S'il y a un souffle révolutionnaire, il pourrait ranimer la flamme de la révolte contre le régime en Iran », commente Pascal Boniface qui évoque néanmoins le poids des pesanteurs : «  L'Égypte sera plus exigeante à l'égard d'Israël mais ne va pas lui devenir hostile (…) Est-ce une défaite pour les États-Unis ? Pour l'instant, ils semblent contrôler la situation. Ils ont lâché Moubarak comme l'armée égyptienne l’a fait. On peut penser que cette opération a donné lieu à des consultations intenses entre Washington et les militaires égyptiens. Les États-Unis n'ont pas vu venir la révolution en Égypte, mais ils se sont vite adaptés et gardent une forte influence et de nombreux moyens d'action dans le pays ».

Le régime d’Ahmadinejad fait donc mine d’avoir « insufflé l’esprit » de la révolution islamique 1979 alors que, tout comme la révolution verte de juin 2009, les mouvements tunisiens et égyptiens se caractérisent très majoritairement comme « nationaux, démocratiques, pacifiques et séculiers ».

Les contestataires iraniens sont toujours violemment réprimés mais les mouvements égyptiens et tunisiens ont eux, remporté la 1ère étape : exiger le départ de deux vieux autocrates et faire que la nécessité de reconstruire un nouveau système est acceptée par l’ensemble des acteurs, armée en tête. Les forces militaires ont en effet un rôle essentiel et largement progressiste, dans les deux processus. Qu’en sera-t-il demain ? Aux commandes de tous les leviers de pouvoir en Égypte, gardienne sourcilleuse de la transition pacifique en Tunisie, les deux armées sauront-elles « passer la main » ?

La question se pose d’autant plus que les forces d’opposition politiques traditionnelles  aux régimes de Ben Ali et de Moubarak, souvent d’inspiration islamiste mais pas seulement,  étaient jusque là contraintes à une extrême discrétion si ce n’est à l’exil, la clandestinité ou la prison. Avec la « cyber opposition », de nouveaux militants, beaucoup plus jeunes, éduqués, sont apparus en force, désignés souvent sous l’appellation de « Jeunes démocrates ». Ils ont de l’audace, de l’imagination et des idées. Mais face aux élections qui vont venir dans les six mois, il faudra également des partis et des programmes. Au-delà des grands idéaux, seront également nécessaires des profondes réformes constitutionnelles et surtout des solutions très concrètes aux difficultés que rencontrent quotidiennement les peuples. Une tâche difficile, harassante, souvent décevante, mais, malgré les obstacles qui ne manqueront pas, combien exaltante !

 

Gesticulations françaises

 

Chaque mercredi amène sa moisson « d’informations chaudes », avec la publication du Canard enchaîné. La semaine dernière, on passait que Michelle Alliot-Marie avait sauvé son poste après une gentille admonestation présidentielle.

Badaboum ! On apprenait hier que, lors de son déplacement familial tunisien, ses parents avaient conclus des opérations immobilières « amicales ». Malgré leur très grand âge (95 ans), leur fille Michèle n’était au courant de rien !

En début de semaine, Michelle Alliot-Marie constatant sa chute vertigineuse dans les sondages, avait décidé d’enfourcher une « noble cause », bien à même de la faire remonter, elle et le président, dans l’estime affectueuse de leurs concitoyens. Michelle et Nicolas pensaient trouver la perle rare avec « l’affaire Cassez ». Qui est Florence Cassez ? Une jeune femme très séduisante, condamnée à des dizaines d’années de prison au Mexique pour une complicité de kidnapping, après un montage policier et juridique fort douteux. Il y a des chances sérieuses que Florence Cassez soit innocente et injustement condamnée, y compris par la Cour de Cassation mexicaine. De là à la transformer en moderne Jeanne d’Arc est le pas de clerc que la diplomatie gouvernementale toujours très mal inspirée, n’a pas hésité à commettre.  Pour sauver l’héroïne devant une France supposée frissonnante, Nicolas Sarkozy a menacé Mexico. La réplique sud-américaine ne s’est pas fait attendre : annulation des 300 festivités qui devait célébrer en 2012 l’amitié franco-mexicaine. Fermez le ban !

 

Par pierremorville
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Mercredi 9 février 2011 3 09 /02 /Fév /2011 12:03

(Chronique parue dans le Quotidien d'Oran du 10 février 2011)

 

Fillon a passé ses vacances de Noël en Égypte et, comme Alliot-Marie, a bénéficié d’un jet privé : joli scoop du Canard enchaîné !

 

 

Michèle Alliot-Marie avait bâti sa carrière sur une règle d’or : agir peu, communiquer encore moins. C’est ainsi que cette femme avare de mots dont le laconisme était gage d’une absolue compétence, occupa des postes régaliens (ministre de la Défense, de la Justice, de l’Intérieur, des Affaires étrangères…) Si son nom est régulièrement cité dans les « premierministrables », il est plus difficile de se remémorer les grands chantiers menés à bonne fin par ce pilier des gouvernements de droite.

Quasi-muette tout au long de sa carrière, Michelle Alliot-Marie a envahi ces dernières semaines les radios, les télés et la presse écrite. Engluée dans ses bévues catastrophiques et à répétition sur le dossier tunisien, elle multiplie les excuses contradictoires, s’embrouille dans les circonstances, marmonne son honnêteté, son dévouement, ses-sacrifices-à-la nation d’une voix humide. Elle ne reprend son ton incisif que sur un seul thème : elle-ne-dé-mi-ssio-nera-pas ! Peccadille, sa proposition loufoque  du mois de janvier de prêter les forces de police françaises à Ben Ali pour une « répression propre » ; sans importance, ses vacances de Noel bien méritées dans un pays en pleine crise sociale et politique ; billevesées, le jet privé prêté par un homme d’affaires tunisien associé à Trabelsi…

 

Après Air BenAli, Air Moubarak !

 

Cette série de bourdes totalement indignes du responsable de la diplomatie française, aurait à d’autres époques en France et dans un grand nombre d’autres pays, encore aujourd’hui, conduit à une prompte démission, autre appellation du licenciement discret.

Mais pas sous Sarkozy ! Dans son équipe, le ministre de l’Intérieur, l’inénarrable Brice Hortefeux, grand pourfendeur des sans-papiers et des gitans, a été condamné deux fois pour des propos racistes sans que son départ du gouvernement ne s’impose aucunement !

En début de semaine, les rumeurs disaient que le Président de la République, bien embêté tout de même par l’accumulation de bourdes de sa ministre des Affaires étrangères, avait néanmoins décidé de lui sauver son poste, manière de ne pas faire un si beau cadeau à l’opposition socialiste à l’approche des élections. Dès lundi, quelques petits et grands ténors de la majorité, jusqu’alors très discrets donnaient de la voix  pour « défendre Michelle ». Devant l’Assemblée nationale, Alliot-Marie, rassérénée par le soutien officiel de  Fillon, déclare même mardi après-midi qu’elle ne répondra plus aux interpellations déplacées.

Patatras ! Quelques minutes plus tard, les « Élus de la Nation » prennent connaissance, en pleine séance, d’un très surprenant communiqué de l’Hôtel Matignon : François Fillon a été hébergé par le gouvernement égyptien pendant ses vacances de fin d'année et a emprunté un avion « de la flotte gouvernementale » du pays pour une excursion en famille, ont annoncé mardi les services du Premier ministre, à la suite d'une information du Canard enchaîné  qui allait paraître le lendemain.

Consternation à droite, charivari sur les bancs de gauche.

Comme disaient les Romains, « Citius, altius, fortius » : « plus vite, plus haut, plus fort », l’avion de Fillon !

Tous ces manquements, gaffes à répétition et autres petits tripatouillages ministériels n’auraient guère d’importance si la politique étrangère de la France et notamment en direction des pays arabo-musulmans, ne connaissait pas actuellement un sérieux hoquet.

Dispositif majeure de la construction diplomatique française dans la grande région, l’Union pour la Méditerranée, bonne initiative, a quasiment avorté. D’abord du fait des divergences au sein de l’Europe : l’Angleterre et l’Allemagne se sentant exclu de cet ensemble méditerranéen, ont pour le moins minimisé l’initiative. Du côté des pays arabo-musulmans, l’intérêt initial a été vite balayé : les promesses d’équilibrer les échanges, les programmes évoqués de grands travaux d’aménagement et d’infrastructures cofinancées par l’UE et les pays les plus riches, se sont rapidement enlisés dans les réductions budgétaires consécutives à la crise financière de 2008.

Quant aux pays du sud les plus engagées (Égypte et Tunisie notamment, Ben Ali et Moubarak étant les principaux dignitaires arabes de l’UPM), certains de leurs gouvernements subissent des crises politiques et sociales exceptionnelles …

Si l’objectif initial, un codéveloppement entre les deux rives de la Méditerranée, reste hautement pertinent, l’UPM a peu de chances de survivre aux bouleversements actuels, tout au moins sous sa forme initiale.

Plus généralement, les relations entre l’UE et les pays méditerranéens doivent impérativement être requalifiées. Le cas de la Turquie est, de ce point de vue exemplaire. Ce pays, candidat à l’adhésion à l’Union européenne depuis 1964 (!) a toujours reçu un refus aussi poli qu’hypocrite « pas tout de suite, mais bientôt, on vous le jure ! ». Parions qu’Ankara n’adhéra pas avant que… l’Albanie n’intègre la zone Euro, par exemple !

 

« Qu’est-ce qu’a dit Obama ? »

 

Qu’est-ce qui justifie les réticences européennes, principalement françaises et allemandes ? Dans la classe politique hexagonale, Ségolène Royale a souvent fait part de  ses craintes sur lq démocratie dans la République turque et Nicolas Sarkozy évoque plus crûment les « racines chrétiennes de l’Europe », rappelant aussi qu’une grande partie du candidat se situait en Asie. Il est pourtant difficile de contester aujourd’hui le caractère démocratique de la Turquie laïque. Et pour le président de la République française (elle aussi laïque), rappelons que la Bible est née géographiquement en Asie et qu’Istanbul est un nom dérivé de Constantinople qui fut longtemps la capitale d’un grand empire chrétien…

Sur un plan économique comme stratégique, les préventions européennes n’ont guère de sens : la Turquie connaît une forte croissance et le poids diplomatique d’Ankara dans son environnement régional va encore croitre avec la semi-éclipse prévisible du Caire…

Alors que dans les conférences internationales, les pays émergents, Chine en tête, ont joué pleinement, voire surjoue, leur poids politique nouveau dû à leurs performances économiques, les états européens s’ingénient à peser moins ensemble que séparément, alors que l’Union européenne est toujours le 1er PNB mondial. Pour meilleure preuve, l’impuissance quasi absolue de l’UE à peser sur l’intransigeance d’Israël dans le dossier palestinien. Pour se consoler, les capitales européennes peuvent constater que « l’hyperpuissance » américaine semble n’avoir guère plus d’influence sur Tel Aviv…

Démunie autant d’ambitions que d’imagination, l’Union européenne se contente le plus souvent en matière de politique extérieure commune, de coller aux prises de position américaines. Cela a été particulièrement le cas du dossier égyptien où ces derniers jours, Nicolas Sarkozy a veillé à reproduire fidèlement, à quelques heures de distance, les déclarations de Barack Obama.

Celui-ci a-t-il les idées claires ? Ce n’est pas certain.

 

« Perfect storm »

 

Passée la stupeur générale devant la crise inattendue en Tunisie et en Égypte, les États-Unis ont-elles une quelconque perception d’une sortie de crise pour les deux pays, à court ou moyen terme ? Il ne semble pas. Washington louvoie entre un lâchage en rase campagne de Moubarak et des gages de réassurance donnés quotidiennement sinon au président égyptien, tout au moins à son entourage, à son gouvernement et à son armée. Plus généralement, une forte inquiétude américaine est perceptible. Hillary Clinton en déplacement à Munich en début de semaine évoquait une « perfect storm », une tempête parfaite, la catastrophe d’exception où une rare conjonction de difficultés économiques, de répression et de revendications populaires, peut déboucher sur une « déstabilisation générale du Moyen-Orient ». Face à cette inquiétante perspective, la responsable américaine penchait plutôt pour une alternance rapide. Mais dans le même temps, Robert Fisk, l’envoyé spécial américain, ancien diplomate chevronné délégué par Obama pour gérer la crise régionale, plaidait lui publiquement pour un maintien au pouvoir d’Hosni Moubarak. Il fut rapidement démenti par l’exécutif US.… Pour accroitre la confusion générale, le quotidien américain, The Indépendant révélait que, devenu entre-temps avocat d’affaires, Robert Fisk gérait … également une partie de la fortune de la famille Moubarak. Cette « double-casquette » de M. Fisk peut paraître une anecdote dérisoire et caricaturale, elle est néanmoins symptomatique d’une époque où le sens de l’état se confond étroitement avec le sens des affaires, surtout personnelles. La cupidité générale va de pair avec une grande hypocrisie : tant qu’ils étaient de bons auxiliaires de la « globalisation souriante », qu’importe que Mrs Ben Ali et Moubarak piochent allégrement dans les caisses de l’état et des particuliers. « Ils sont corrompus, mais ce sont nos corrompus » se rassuraient les chefs d’état d’Occident et d’ailleurs. Mais si jamais, malgré une répression implacable, les peuples en colère s’en mêlent, les auxiliaires zélés et parfaitement fréquentable d’hier, deviennent « d’infâmes dictateurs ». Cela serait bien qu’ils laissent la place mais faut-il encore les remplacer par des « gens sûrs ». D’où l’hésitation des chefs d’état et des milieux d’affaires.

Le peuple égyptien lui, est ancré dans une certitude. Mardi, s’est tenue la plus importante manifestation populaire au Caire, depuis le début des évènements, avec une seule exigence : Moubarak doit partir !

Les inquiétudes et les incertitudes stratégiques des grandes puissances sont accrues par des perspectives économiques plutôt sombres. Les conséquences internationales des dérèglements financiers et budgétaires de la mondialisation peuvent encore déstabiliser  un nombre importants de pays intermédiaires ou en voie de développement, dont les formations politiques ne se maintiennent au pouvoir que grâce à des régimes autoritaires. Pour combien de temps ? Le boom des prix des matières premières, notamment alimentaires donnent des sueurs froides à beaucoup…

 

A la rencontre de la France profonde

 

C’est ce contexte incertain qui donne un relief particulier à la série impressionnante des maladresses et indélicatesses qu’ont cumulé certains responsables de l’exécutif français. Si l’on est de bonne foi, on ne peut pas lui reprocher d’avoir été saisis par l’ampleur et la rapidité des évènements survenus à Tunis ou au Caire. Après tout, les Tunisiens et les Égyptiens ont du eux-mêmes être les 1ers surpris de leur propre courage !

On est néanmoins étonné de la myopie stratégique de nos dirigeants, les signes avant-coureurs de crises majeures existaient depuis longtemps. Vouloir en revanche défendre jusqu’au bout des régimes chancelants relève de l’aveuglement. La proposition d’Alliot-Marie de «  prêter » nos forces de répression ? Grotesque et immoral. Et François Fillon a bien donné fin décembre, l’autorisation de l’envoi d’un stock important de gaz lacrymogènes à Tunis, avant de s’envoler vers l’Égypte avec femmes et enfants, où l’attendait résidences luxueuses et jets privés. Devant tant de légèreté cynique, on ne peut-être qu’être choqué. D’autant que le gouvernement Sarkozy, s’il est volontiers indulgent aux faiblesses privées de ses membres, comme il est gentiment attentionné aux couches les plus fortunées de la société française, reste intransigeant dans l’application de la rigueur sociale. Les millions de manifestants contre la réforme des retraites l’ont appris à leurs dépens : pas de faiblesse avec le mouvement social ! Ah, mais !

Rassurons-nous, Ce soir, Nicolas Sarkozy va s’expliquer à la télévision. La France profonde attend avec impatience les propos rassurants et la vision éclairée de notre bling-bling président.

 

Par pierremorville
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