Mercredi 8 juin 2011 3 08 /06 /Juin /2011 21:02

 (Chronique de Paris, publiée dans le Quotidien d'Oran du 9 juin 2011)

 

Révolution arabe, crise du nucléaire, dérapages financiaro-monétaires : alors que l’histoire s’accélère, c’est le tohu-bohu dans l’UE

 

La classe politique française offre ces temps-ci un triste spectacle. L’affaire Strauss-Kahn n’en finit pas de dérouler ses effets délétères. L’ex-candidat aux futures élections présidentielles, hier favori des sondages, s’est déclaré lundi « non-coupable » de tous les forfaits dont l’accuse la justice américaine. Dominique Strauss-khan, formellement accusé de viol et d'agression sexuelle, continuera néanmoins un parcours judiciaire complexe, pendant de nombreuses semaines voire plusieurs mois, sous le regard des télés du monde entier.  Innocent, imprudent ou franchement coupable ? DSK a vu, dans tous les cas, sa carrière politique exploser en plein vol ascensionnel. Hébétés par le déversement continuel d’informations depuis le 14 mai, les Français ont appris le 25 mai que l’inculpé quittait sa prison pour emménager dans une luxueuse maison new-yorkaise de 600m2 à 50 000 dollars par mois. Une nouvelle au moins qui a su rassurer l’électorat populaire.

Depuis, sous couvert de « transparence », se multiplient les rumeurs sur les errements réels ou supposés de membres du mundillo politique français. On apprenait ainsi qu’un secrétaire d’état de Sarkozy, se livrait à d’étranges attouchements sur ses secrétaires. Démissionné, le fétichiste ! Luc Ferry, ancien ministre pontifiant de Jacques Chirac, dénonce sur Canal +, la pédophilie, « notoire » d’un autre ministre, pas nommé évidemment.

Bref ! Un climat bien pourri. De quoi agrandir encore un peu plus la fracture déjà constatée entre les électeurs et les partis traditionnels. De quoi peut-être accroître le vote Front national. De quoi nourrir un peu plus la suspicion vis-à-vis des élites qu’elles soient politiques, financières, économiques, membres de l’intelligentsia, de la haute-administration, gourous des médias… Dans un sondage récent, 40% des Français n’ont aucune confiance dans les médias quand ils traitent de grands sujets internationaux comme l’affaire DSK, la révolution arabe ou l’accident nucléaire de Fukushima !

 

L’impossible régulation financière

 

Le spectacle un peu ridicule que donne la classe politique française pourrait même faire rire l’anarchiste qui sommeille en chacun de nous… si la situation internationale n’était pas aussi grave. Prenons trois dossier d’importance, l’Euro, le nucléaire, le Moyen-Orient, et l’on ne pourra que constater l’agitation impuissante, la rhétorique ampoulée, les crocs-en-jambe permanents échangés entre les principaux états de l’Union européenne.

Octobre 2008 : il y a vingt mois, le système économique mondial était furieusement ébranlé par une crise bancaire et financière. La planète allait payer chèrement les folies spéculatives accumulées par les dérives d’une libéralisation à tout-va des systèmes économiques et notamment de l’intense circulation des capitaux internationaux par le biais de produits financiers aussi miraculeux que bricolés. Cette économie de casino, menée par les seuls grands établissements financiers internationaux débouche sur une crise pire que celle de 1929. Pour éviter la banqueroute générale, les principaux états injectent des sommes folles pour sauver le système bancaire et pour éviter autant que faire se peut une récession générale de leurs économies. Et pour se faire, ces états s’endettent… auprès des banques qu’ils viennent de sauver. Celles-ci, une fois la honte bue, recommencent à spéculer sur les états les plus faibles ! Comme la croissance est atone, le paiement de la dette devient difficile voire impossible pour certains pays. En Europe, la Grèce et le Portugal sont dans le rouge. L’Espagne, l’Italie, l’Europe de l’Est, l’Irlande ne vont pas très bien. La France pourrait suivre. Qu’importe ! Pour honorer leurs intérêts aux préteurs, les états n’ont plus qu’à réduire leurs dépenses publiques, augmenter les imports, couper les dépenses sociales. S’ils ne le font pas, les agences de notation les menacent de baisser leurs « notes » de solvabilité, ce qui augmenterait le coût du crédit qu’ils recherchent sur les marchés, entrainant des politiques de rigueur encore plus fortes…

Présentation caricaturale de mécanismes bien plus complexes ? A peine ! Rappel : le prêt est un métier à risques. Pour un préteur, le taux d’intérêt demandé représente à la fois son gain et la couverture du risque d’insolvabilité de son client. Pas de risque zéro.

Les états sont de plus des débiteurs un peu particuliers. Ils possèdent une parade vis-à-vis de leurs créanciers. C’est la dévaluation. En baissant la valeur de leur monnaie, ils baissent la valeur de leurs emprunts et payent leur créancier en « monnaie de singe ». C’est en partie pour cette raison que les États-Unis, nation la plus endettée du monde, sous-évalue sa monnaie. La Chine faite de même avec le Yuan mais c’est essentiellement pour stimuler ses exportations.

 

Les Grecs et les Portugais paieront la note !

 

Les Européens ont prôné, à l’encouragement de l’Allemagne, dès sa constitution une politique d’un Euro fort. La Banque centrale européenne, les yeux fixés sur toute dérive possible de l’inflation, a encore rigidifié cette volonté. La dévaluation est devenue dogmatiquement impensable. Seconde difficulté, l’Euro est inachevé : la création d’une monnaie unique ne s’est pas accompagnée de l’adoption de règles fiscales et budgétaires communes. Cette carence ne peut que favoriser le manque de solidarité entre les pays -adhérents en cas de difficultés.

Les populations grecques et portugaises sont en train de payer chèrement l’addition de tous ces phénomènes mis bout-à-bout. Incapables de réguler le système financier international, les gouvernements européens subissent une nouvelle fois une spéculation qui frappe d’abord les économies les plus faibles de l’UE. Les mécanismes de régulation internes à l’Euro n’ayant pas été crées, la solidarité minimale fait place au retour des égoïsmes nationaux. Et Mme Merckel menace et admoneste : les économies des Allemands ne paieront pas les folles dépenses des Européens du sud.

Au résultat, l’Union européenne et le FMI imposent en Grèce et au Portugal, à la veille d’être en cessation de paiement, une cure d’une extrême austérité à des populations qui ne sont pour rien dans cette accumulation de malheurs. Le tout contre la promesse de quelques menues monnaies. Trois problèmes. 1) l’intégralité des fonds versés à la Grèce au cours de l’année 2010  a été affectée au remboursement des échéances sur la dette ancienne détenue essentiellement par les banques privées et les fonds d’investissements à risque. Il faut d’abord sauver les spéculateurs ! 2) Les plans de rigueur affaiblissent davantage une demande intérieure fragilisée : l’économie ne redémarre pas et les pays doivent constamment faire appel à de nouveaux emprunts. 3) par effet de contamination, cette crise d’un nouveau genre peut rapidement gagner des économies plus fortes. Sur le bateau Euro, la panique monte à bord et tout le monde tire à lui le gouvernail.

 

Les retombées de Fukushima sur l’UE

 

Il y a trois mois, le 11 mars 2011, la côte-est nord de l’Archipel nippon subissait un tremblement de terre et un tsunami d’une ampleur exceptionnelle. Le même jour, la centrale de Fukushima voyaient trois de ses quatre réacteurs nucléaires s’arrêtaient sans que les dispositifs de refroidissement et de secours, endommagés, ne se mettent en marche. A ce jour, les fuites radioactives continuent.

Contrairement à Tchernobyl dans une URSS décomposée, l’accident nucléaire de très grande gravité intervient dans un pays très développé. L’incompétence de l’industriel Tepco dans la gestion de la crise, le désarroi manifeste des pouvoirs publics, l’inquiétude et le courage des Japonais rappelèrent avec force à l’opinion publique mondiale que le nucléaire est bien une énergie à part dont les potentialités immenses étaient à la hauteur des risques encourus par les populations.

Les gouvernements naturellement ont voulu rassurer. Dans l’UE, ils décident d’un audit de toutes les centrales. Hélas, la mesure bute encore sur d’incompréhensibles problèmes bureaucratiques. Et les opinions restent inquiètes. Avec 143 centrales nucléaires, l’Europe est en effet le continent le plus nucléarisé. Après l’épuisement du charbon, dépourvus de ressources énergétiques, inquiets devant la hausse continue du pétrole depuis 1973, les gouvernements de l’UE et tout particulièrement la France, ont résolument parié sur l’atome. Chaque hausse du baril les a conforté dans ce choix, de même que l’effet de serre et les débats sur le réchauffement de la planète : les centrales produisent peu de CO2. Certes, les mouvements écologistes protestaient mais ils n’avaient guère encore d’influence, sauf dans le nord de l’Europe et particulièrement en Allemagne.

Fukushima change la donne en profondeur. Mais loin de se concerter, les gouvernements ont réagi en ordre dispersé. Le gouvernement Merkel décide tout de go de fermer l’ensemble de ses centrales d’ici 11 ans. Celles-fournissent 22% de son énergie. L’industrie nucléaire française en fournit 75% et le pays est un exportateur important de technologies dans ce domaine. Autosuffisance énergétique, marchés extérieurs, sans oublier les inévitables connexions avec le nucléaire militaire, le dossier est chaud ! Mais les sondages indiquent néanmoins que 7 Français sur dix souhaitent un abandon du nucléaire. Pas facile pour l’exécutif en place. Nicolas Sarkozy ou son éventuel successeur pourront toujours gloser sur la très hâtive décision allemande (les énergies dites « alternatives » ne suffiront pas ; il faudra acheter plus de pétrole polluant et la note pour les ménages allemands sera plus lourde ; l’Allemagne continuera à acheter de l’électricité « nucléaire » à la France…), l’exécutif français sera bien coincé entre les impératifs économiques et l’état de l’opinion. Sur un sujet aussi stratégique et déterminant pour l’avenir européen, on aurait pu espérer une décision concertée de l’UE. Fallacieuse illusion !

 

Orient compliqué

  

Il y a cinq mois (seulement) la fuite honteuse de Ben-Ali en Tunisie ouvrait le 1er chapitre de la révolution arabe en cours. On ne peut guère reprocher aux gouvernements européens d’avoir été surpris et médusés (nous le furent tous !) devant l’ampleur et la rapidité de ce mouvement qui toucha sous une forme ou une autre tous les pays arabes en quelques semaines. On n’en regrettera pas moins la calamiteuse gestion de la transition tunisienne par la diplomatie française.

La révolution arabe -le terme convient-il ? - porte à l’évidence de profondes aspirations démocratiques, sociales, égalitaires et le plus souvent pacifiques. Elle est néanmoins portée par des peuples très différents, dans des histoires politiques, des cultures, des contextes économico-politiques fort dissemblables. Les régimes en place sont également très hétérogènes. Les uns tentant de résister a tout changement, y compris par la répression comme en Syrie, les autres concédant, bon gré mal gré, des réformes qui seront longues à aboutir. Enfin, l’horizon économique mondial reste fort sombre.

Les réactions occidentales si l’on ne prend que les seuls pays européens frappent par leur caractère timoré, contradictoire et non dénué d’arrière-pensées. Les enjeux géopolitiques ou énergétiques ont rapidement retrouvé toute leur place. L’aventure militaire en Lybie garde, malgré le blanc-seing de l’ONU, un fumet irako-afghan. L’OTAN bombarde dorénavant Tripoli nuit et jour et la chasse à l’homme-Kadhafi est officiellement ouverte. On est loin de la croisade humanitaire…

En matière de coopération économique, les récentes promesses du dernier G20 sont restées très évasives et l’UE est inaudible. Les Européens n’ont pas confiance ou pire, ne se sentent pas concernés. On est loin de l’enthousiasme qui accueilli la libération des peuples de l’est au moment de l’effondrement de l’empire soviétique.

Les Européens peuvent se rattraper, notamment en reconnaissant clairement l’état palestinien lors du vote prévu à l’Onu, l’automne prochain !

 

 

Par pierremorville
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Jeudi 19 mai 2011 4 19 /05 /Mai /2011 14:52

(Chronique parue dans le Quotidien d'Oran du 19 mai 2011) 

 

Le droit est interpellé par la contestation dans le monde arabe. Il peut conforter ou limiter les avancées réalisées

 

Dans un excellent article, Béligh Nabli, directeur de recherche à l’IRIS, s’interroge sur l’interpellation du droit par le mouvement démocratique arabe en cours, sur le plan national et international. Insistant sur la réalité essentielle du droit comme régulateur social, l’auteur montre que l’actuelle production juridique en cours des états ou des instances internationales peut tout autant conforter que limiter les avancées démocratiques réclamées et ébauchées par des mouvements démocratiques, insurrectionnels voire révolutionnaires. Ainsi, certains états pour faire face à la contestation montante, ont renforcé comme à Bahreïn, des mécanismes légaux de coercition et de répression, décrétant sous des formes variées l’extension de régimes d’exception. A l’inverse, certains gouvernements ont assoupli des dispositifs contraignants, comme cela a été le cas avec la levée de l’état d’urgence en Algérie ou les engagements de libéralisation faites par le Roi du Maroc. En Syrie, les promesses d’assouplissement du régime et la levée de l’état d’urgence décrétée par Bachar El-Assad, n’ont pourtant nullement limité l’ampleur d’une répression féroce du mouvement populaire.

Dans le cas tunisien, la large ouverture démocratique constatée aurait pu être assombrie par la décision de l’instauration récente d’un couvre-feu. Dans la réalité, cette mesure s’explique en grande partie par la montée de l’insécurité et de la délinquance dans les centres urbains, conséquence indirecte du démantèlement et de la réorganisation en cours des forces de police, honnies du fait de leur servilité passée au régime Ben Ali. L’autorité affichée, décrétée par le Premier ministre, Béji Caïd Essebsi, habile et déterminé, s’explique également par le climat d’incertitude que connait actuellement la Tunisie.

 

Tunisie : la révolution constitutionnelle

 

Dans le domaine social, le gouvernement doit faire face aux revendications de salariés qui, dans beaucoup d’entreprises, y compris publiques, n’ont touché que partiellement leurs salaires depuis quelques mois. Sur le plan économique, en effet, la situation n’est pas bonne, la croissance est au plus bas et l’inflation redémarre. La saison touristique estivale, traditionnel apporteur de devises étrangères et bouffée d’oxygène pour le commerce et les services, s’annonce sous des jours moroses. Les touristes étrangers évitent naturellement le sud tunisien menacé par la guerre qui se déroule en Libye. Les postes frontières tunisiens font parfois l’objet de canonnades provenant des forces qui s’affrontent et de nombreux réfugiés affluent dans un pays qui, lui, sait les recevoir au nom d’une tradition humanitaire autre que verbale. Mais l’accueil en urgence d’une centaine de milliers de réfugiés pèse également sur les finances de l’état tunisien.

La situation politique est dominée par les perspectives des élections du 24 juillet 2011, date de l’élection de la nouvelle assemblée constituante. « Le choix qui consiste à élaborer une nouvelle Constitution représente un acte révolutionnaire. L’acte constituant, en tant qu’acte de souveraineté, est ici un acte de rupture avec l’ancien régime. En cela, la radicalité de la voie ainsi empruntée par la Tunisie est une manière pour ce petit pays d’assumer sa responsabilité historique dans le mouvement global qui ébranle le monde arabe», note Béligh Nabli. En choisissant de prendre la voix d’une réforme constitutionnelle, suivie d’élections présidentielle, législatives puis locales, la classe politique tunisienne a opté avec justesse pour le renoncement à une architecture présidentialiste, basée sur le mythe d’un « homme fort », qui avait aboutit à la dictature de Ben Ali. Longtemps bâillonnée, la démocratie tunisienne se réveille et les nouveaux partis fleurissent : on ne décompte pas moins de 50 candidats potentiels à la magistrature suprême. Chaque semaine voit la création d’un nouveau parti alors que les premiers sondages indiquent que les Tunisiens ont, au-delà des deux ou trois, du mal à identifier les nouvelles formations politiques !

Ce foisonnement peut certes nourrir la confusion, il peut également enrichir le débat d’idées. Deux dispositions originales peuvent servir de garde-fou. Tout d’abord, l’actuel gouvernement est réellement « de transition » : « Le Premier ministre, les membres du gouvernement provisoire et le président par intérim se sont engagés à ne pas se porter candidats à l’élection de l’assemblée constituante, comme cela avait été souligné dans le décret-loi organisant les pouvoirs provisoires », souligne Abderrahmane Tlili, un ancien opposant récemment libéré. Seconde originalité, la création de « l’Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique ». Cette commission totalement indépendante a pour chantier les propositions constitutionnelles. Parmi ses dernières idées, une stricte parité hommes/femmes parmi les candidats aux législatives et l’interdiction aux responsables du RCD de se présenter aux élections avant… 23 ans ! Cette mesure rigoureuse sur le plan du droit, parait cependant dans le contexte tunisien, peu réaliste…

 

L’humanitaire, stade suprême de la guerre

 

Le pacte constitutionnel tunisien définira donc « le Contrat social qui lie l’État et la société. Toutefois, au-delà de la dimension juridique interne, les mutations politiques dans le monde arabe intéressent les relations internationales, mais aussi le droit international proprement dit. Sur ce plan, la notion d’ingérence reflète les ambiguïtés et les tensions qui animent le droit international », remarque le juriste de l’IRIS.

Les relations internationales sont fondées pour l’essentiel en droit, sur des relations entre états qui se reconnaissent et se respectent comme tels. La coopération entre eux est donc basée sur un principe, celui de la « non-ingérence » dans les « affaires intérieures » propres à chaque état. Les empire coloniaux eux-mêmes arguaient de ce principe pour dénier toute critique internationale, y compris sur la répression des mouvements de libération nationale. Quand ceux-ci accédèrent à l’indépendance, les nouveaux états constitués reprirent unanimement l’impératif de la non-ingérence dans leurs affaires intérieures.

Dans les années 70/80 la persistance d’une conflictualité sur toute la planète, doublée de l’érosion du bloc communiste a multiplié des guerres localisées mais très couteuses pour les populations civiles en Asie, en Afrique et ailleurs, imposant l’interposition des forces de l’ONU et favorisant au niveau international l’émergence d’un mouvement humanitaire et la multiplication des ONG. Le conflit des Balkans marqua une nouvelle étape avec l’apparition d’interventions militaires occidentales pour « raisons humanitaires ». Qu’il s’agisse de la Bosnie, du Kosovo, de la Somalie et de bien d’autres opérations, les motifs avancés de protection des populations se mêlaient des intérêts d’états bien plus terre-à-terre. La plupart de ces interventions ont toutefois été effectuées sous l’égide de l’ONU : «Le chapitre VII de la Charte des Nations-Unies gouverne l’action du Conseil de sécurité en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix ou d’acte d’agression. Dans ces trois hypothèses qui intéressent la paix et la sécurité internationales, le Conseil de sécurité, est susceptible d’exercer un véritable pouvoir de contrainte sur les États », précise Béligh Nabli.

Dans le cas de la Libye, les deux résolutions de l’ONU, numéros 1970 et 1973, sont censées encadrer l’intervention occidentale contre les troupes de Kadhafi. La 1ère résolution couvre l’embargo contre ce pays (y compris sur les armes !), la seconde (la Chine, la Russie, le Brésil, l’Inde et l’Allemagne se sont abstenus), tout en « excluant une force étrangère d’occupation sous quelque forme que ce soit dans n’importe quelle partie du territoire libyen », permet l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne et « autorise les États membres (...) à prendre toutes les mesures nécessaires (...) pour protéger les civils et les zones peuplées par des civils sous la menace d’attaques y compris sur Benghazi ». L’application de la seconde résolution pose deux principaux problèmes : le texte ne précise ni la durée ni une éventuelle fin des opérations ; il n’en fixe pas non plus précisément les moyens utilisés. La « protection des civils » impose-t-elle la destruction de l’armée régulière ou la chute du régime du colonel, voire sa liquidation physique ? Question d’interprétation. L’Otan dorénavant chargée de l’opération, a évidemment sa propre grille de lecture.

On assiste également à une dévaluation des concepts juridiques. On apprend ainsi qu’un procureur argentin de la Cour pénale internationale de La Haye veut poursuivre pour « crimes contre l’humanité », Kadhafi, un de ses fils et son beau-frère, chef des services. A cette aune, pourquoi ne pas poursuivre également M. El-Assad, M. Netanyahou ou même M. Georges Bush ? Ah ! non, pas Georges Bush ! Vous n’y pensez pas...

 

Dominique Strauss-Kahn : film-catastrophe

 

Anéantissement, fléau, calamité, maelstrom, infection, ravage,  bouleversement, cyclone, déluge, dévastation, faillite, tonnerre, disette, épidémie, canicule, ouragan, ravages, maelstrom, krach, raz-de-marée, sinistre, ruine, tremblement de terre, sinistre, tsunami..., les mots nous manquent…

A l’heure où sont écrites ces lignes, on ne sait toujours pas bien si DSK, directeur général du FMI, ex-candidat potentiel bien placé à la présidence de la république française est un immonde salopard suspecté de viol avec séquestration ou un simple individu broyé sans preuves réelles, par une machine infernale…

Dans les deux cas, ou pour reprendre l’expression, « de deux choses, l’une »,  il est coupable : il est mort politiquement. Il est innocent et il est mort politiquement.

Au-delà de cette oraison funèbre, deux constats et une interrogation.

La 1ère leçon est de type sociologique. Malgré un déversement permanent de feuilletons nord-américains sur nos écrans de télévisions, qui ont pour thème obsessionnel le crime et son procès, les téléspectateurs français ont pris conscience en direct que le système judiciaire américain était un engrenage guère sympathique pour les prévenus, surtout ceux qui protestaient de leur innocence.

La seconde conclusion provisoire est davantage de nature anthropologique. Notre perception de la réalité ressemble à s’y méprendre à un film-catastrophe continu. A la différence des productions hollywoodiennes, d’une durée d’environ 1h et demi, l’actualité se déroule devant nous comme une accumulation sans fin d’haletants scénarios apocalyptiques : en quelques mois, raz-de marée et accident nucléaire au Japon, crise financière à rebondissements, opérations humanitaires lourdement armées, médicament Médiator qui tue ses malades, opération Géronimo et liquidation de Grand Méchant Satan et maintenant l’Homme de toutes les hautes-finances est démasqué comme serial violeur… Comme dans les bons films catastrophe, une action spectaculaire chasse l’autre. On oublie vite les intrigues et les protagonistes du moment. Et vivement le prochain épisode !

Une interrogation enfin, plus prosaïque. Les services de police de New York semblent connaître quelques difficultés pour reconstituer l’emploi du

temps de DSK pendant les trois heures suspectes de son activité peut-être coupable. Comment peut-on croire, quelques semaines après la mort de Ben Laden, que les services secrets américains ne surveillent pas, pour le protéger contre tout attentat, le patron du FMI, pas à pas, minute par minute ? Ni que la NSA, l’immense « oreille » des services US qui se vante d’avoir la capacité technique de suivre instantanément la totalité des conversations téléphoniques mondiales, n’écoute pas de façon permanente l’ensemble des appels téléphoniques (et autres conversations) d’un homme qui fut il y a encore très peu, si important, notamment pour des finances américaines en pleine spleen budgétaire et monétaire ?


 

 

 

Par pierremorville
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Vendredi 13 mai 2011 5 13 /05 /Mai /2011 23:55

 

article  MIROIR SOCIAL (11 mai 2011)

 

Olivier Babeau, professeur à Paris-Dauphine, spécialisé dans la sociologie des organisations, a publié dans Les Échos du 3 mai, une tribune-choc intitulée « Non, France Télécom n’est pas une machine à tuer ». Cet universitaire s’attaque avec fougue à « l’irrationalité d’un mouvement de vindicte populaire à l’encontre d’une société (et d’une seule) ». Il entend « stigmatiser » cette attitude. Sur le sujet très sensible d’une éventuelle surmortalité suicidaire dans le groupe France télécom, Olivier Babeau conteste sur un ton particulièrement vif, des « jugements excessifs », évoquant des « déformations » ou des « caricatures ».

Il appelle néanmoins à une « réflexion dépassionnée ». Suivons-le sur ce chemin.

L’essentiel de l’argumentaire de cet universitaire est basé sur un rapport de 2010 de l’Institut de veille sanitaire, estimant à 16 pour 100 000 le taux de suicide moyen des salariés français en 2006, contre 19 en moyenne chez France Télécom, dans les années 2008 à 2010. Les comparaisons ne sont pas aisées, reconnaît Olivier Babeau puisque les chiffres de FT, ne sont pas disponibles pour certaines années (2003 à 2007, 2007 reconnue néanmoins comme pic particulier avec 34 suicides). Les chiffres des trois dernières années incitent selon l’universitaire, « à nuancer fortement l’image d’organisation gravement pathologique ».

Olivier Babeau a raison, « France-Télécom n’est pas une machine à tuer » ! La situation s’y améliore et le décompte macabre ne doit pas servir de raccourci émotionnel. Toutefois, quatre éléments doivent être pris en compte et relativisent la « banalisation » proposée par Olivier Babeau.

  • Les chiffres sur lesquels il se base, sont ceux recensés par le seul observatoire du stress, à l’initiative syndicale qui a entamé ses propres statistiques courant 2008 : le chiffre faible de 13 suicides seulement en 2008, semble pour l’observatoire lui-même, « nettement sous-estimé ». Plus généralement, le recensement de la mortalité suicidaire en entreprise bute sur le fait que les suicides se déroulent le plus souvent hors du travail. Existe-t-il par ailleurs des profils à risque ? Selon les déclarations même d’Olivier Barberot, ancien DRH, le suicidé-type à France Télécom est « un homme, fonctionnaire, technicien, âgé de plus de 50 ans ». Cette catégorie de personnels est loin d’être unique dans un groupe de 100 000 personnes… Cela pose une première question : pourquoi les suicides ne sont-ils pas décomptés spécifiquement et publiés dans les bilans de mortalité dans les entreprises ? Des statistiques plus précises permettraient d’éclairer utilement le phénomène suicidaire lié directement ou indirectement au travail, même si l’acte suicidaire reste très largement « multi-causal ».
  • Chez France Télécom comme ailleurs, le suicide a longtemps été perçu par la communauté du travail, comme un « drame privé », attribué le plus souvent par les collectifs de travail eux-mêmes comme résultante funeste de difficultés psychologiques, sentimentales, financières ou de santé. Aujourd’hui, la perception a changé et, à tort ou à raison, le travail, son organisation et ses modalités sont spontanément et largement données comme l’une des causes principales des actes désespérés. Cette modification de la perception collective, aussi subjective soit-elle, doit faire s'interroger chercheurs et universitaires.  
  • La législation elle-même reconnaît dorénavant le suicide comme potentiel « accident du travail ». Cette évolution souligne, sinon la responsabilité de l’employeur, tout du moins un mode relationnel avec les formes d’organisation du travail. L’instruction de tels dossiers, nécessairement complexes, relève pour les salariés d’une instance tierce et neutre, les Caisses régionales d’assurance-maladie. Dans le cas des fonctionnaires, et il y en a plus de 60 000 à France Télécom, la reconnaissance d’un suicide en « accident de service », revient finalement à l’administration elle-même et, dans le cas de France Télécom, par délégation, à la direction de cette entreprise.
  • À la suite de la « crise suicidaire » de l’été 2009, l’État français (régulateur social et principal actionnaire du groupe France Télécom), a imposé un changement de direction et l’ouverture d’un vaste cycle de négociations, qui s’achèvera cet été. De nombreux progrès, concrétisés par des accords conventionnels ont été réalisés. Ce qui ne signifie pas que, miraculeusement, les séquelles du passé aient toutes disparu ou que, dans ce grand groupe, de mauvaises pratiques managériales ponctuelles ne persistent pas.


Ces différents éléments, parmi d’autres, montrent que les suicides liés au travail restent encore largement
terra incognita. Pour éviter les pièges des dérapages d’une comptabilité funèbre ou les surenchères émotionnelles sur un sujet éminemment sensible, la publication de statistiques objectives, précises et détaillées permettrait d’apprécier plus finement le phénomène en entreprise et surtout de bâtir les modes de prévention nécessaires. De ce point de vue, on ne peut qu’approuver l’initiative de la création d’un « observatoire des suicides », souhaité par des chercheurs et spécialistes de la santé au travail *.
 
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Le Monde du 28 avril 2011

 

 

Par pierremorville
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Jeudi 5 mai 2011 4 05 /05 /Mai /2011 10:42

(chronique parue dans le Quotidien d'Oran du 5 mai 2011)

 

Le dirigeant de la Qaida est liquidé au moment où son mouvement est déjà en forte perte de vitesse

 

Oussama Ben Laden a donc achevé sa carrière du plus grand bandit international. Après avoir défié les Etats-Unis, alors au sommet de son hyper-puissance, en organisantun immense attentat de masse en détruisant de façon spectaculaire les Twin Towers à New York, le dirigeant islamiste avait échappé pendant dix ans à une longue traque organisée par les services secrets et les forces américaines. On vient de connaître le nom de code de cette grande chasse-à-l’homme : « Géronimo ».

Le surnom donné à Ben Laden par les services US est très flatteur. Au XIXème siècle, Géronimo fut l’un des principaux guerriers apaches qui résista à la conquête brutale des terres indiennes par les nouveaux colons américains et mexicains. A la fois chaman et guerrier, Geronimo mena une guérilla de près de vingt ans en déployant une astuce, un sens tactique et un courage que lui reconnurent même ses ennemis qui trahirent souvent les promesses faites au chef indien. An 1858, après le meurtre par les troupes mexicaines de sa mère, de sa femme et de trois de ses enfants, il commence des raids de représailles en territoire mexicain. Il venge sa famille le jour de la St Gérôme, d’où le surnom qu’il garda de Geronimo. La capacité à disparaître du combattant était attribuée par le peuple indien à ses prémonitions chamaniques qui l'avertissaient de la présence de l'ennemi. Épuisé, fatigué de se battre, il finit par capituler le 4 septembre 1886. Exilé en Floride, il dicte ses mémoires en 1906 avant de mourir de pneumonie en Oklahoma en 1910. Bref ! La personnalité du vieux chef indien apparaît bien plus sympathique que celle du dirigeant de la Qaida que les services affublèrent de son nom. Curiosité historique : la tombe de Geronimo au cimetière du camp militaire Fort Sill aurait été profanée vers 1918 par un groupe occulte, Skull and Bones, de l’université de Yale. Cette confrérie étudiante secrète conserverait encore actuellement le crâne de Geronimo dans ses locaux de New Haven. On compterait au nombre des profanateurs, Prescott Bush, le grand-père de l'ex-président Georges W. Bush, lui-même membre comme son père, de la confrérie.

 

Coûteuses opérations militaires

 

Un siècle plus tard, cet épisode trouvera quelque écho dans la mystérieuse disparition du corps de Ben Laden, cadavre kidnappé puis précipitamment jeté à la mer. Les circonstances mêmes de la mort du chef de la Qaida connaissent des variantes successives. Un jour armé et prenant une femme en otage, il est dans une seconde version plus réaliste, abattu désarmé. Il est vraisemblable que les Etats-Unis n’ont pas voulu s’encombrer du procès à risques d’un prisonnier détesté et gênant, qui aurait pu mettre en évidence les facilités concédées à plusieurs reprises au terroriste par deux grands alliés des Etats-Unis dans la région, l’Arabie saoudite et le Pakistan. Il parait en effet, très peu crédible que la dernière cache de Ben Laden ait échappé à la toute puissante ISI, les services secrets pakistanais. Située dans la ville d’Abbottabad, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale pakistanaise, ce lieu de villégiature prisé par les anciens gradés de l'armée pakistanaise, est bien éloignée  des zones tribales de la frontière afghano-pakistanaise où l'on imaginait Ben Laden reclus. Dans cette petite ville située à 50 kilomètres à peine de la capitale, Ben Laden vivait dans une vaste villa construite sans doute pour lui en 2005. Huit fois plus grande que les autres demeures du quartier, elle occupe un immense terrain et est entouré de murs de 5,5 mètres de haut surmontés de barbelés !

Longtemps financé par l’Arabie saoudite, Ben Laden semble avoir bénéficié de l’hospitalité tacite du Pakistan lors de ces dernières années, alors même que l’armée de ce pays apportait un important concours aux Etats-Unis dans la guerre que ces derniers mènent en Afghanistan contre les talibans, principaux alliés salafistes de Ben Laden. Ce double-jeu, qui est loin d’être le seul dans la grande région, a des clés géopolitiques. Le Pakistan qui ne partage pas l’idéologie de l’islamisme salafiste, considère néanmoins l’Afghanistan comme son hinterland et ne souhaite pas que les Etats-Unis s’y maintiennent trop longtemps. Leur seul et vrai ennemi reste l’Inde et les tensions toujours très vives entre ces deux puissances nucléaires se cristallisent dans la région frontalière du Cachemire. L’Inde, très présente économiquement aujourd’hui en Afghanistan, s’intéresse beaucoup à cette zone stratégique, seul lieu de passage vers la mer, des très importantes réserves de gaz de l’Asie centrale. La Russie qui entretient des liens étroits avec les ex-républiques soviétiques, voit également d’un mauvais œil le transit de la manne énergétique  traversant par des pipe-lines l'Afghanistan, puis exportée à partir de ports pakistanais. Après 10 ans de guerre infructueuse, malgré une force d’occupation de 150 000 soldats, 100 000 américains et 50 000 militaires alliés (dont 4000 français), le conflit en Afghanistan ne débouche sur rien : la démocratie, 1er but officielle de l’invasion, n’est nullement établie, les talibans ou plus exactement une coalition mouvantes d’intérêts tribaux contrôle de fait une majeure partie du territoire où les Etats-Unis mènent une guerre coûteuse, brutale pour les populations civiles et sans guère de perspectives d’issues favorables à leurs objectifs stratégiques.

La mort de Ben Laden va nécessairement relancer aux Etats-Unis, le débat sur la présence militaire américaine en Afghanistan : la traque du terroriste n’était-il pas, avec l’établissement d’un état de droit, l’une des deux raisons officielles de l’intervention de 2001 ? Mais le coût de la formidable présence militaire dans le Grand Moyen Orient et plus particulièrement sur son front est, est très pesante dans le contexte de la logue crise budgétaire américaine. Outre des dizaines de bases au Qatar, au Koweït, en Ouzbékistan, au  Kyrgistan, à Djibouti.., l’armée américaine continue de mener des opérations de guerre en Irak, en Afghanistan et aujourd’hui en Libye. Le seul maintien des troupes américaines en Irak, sans perspectives de victoire ou même de stabilisation du pays, a couté au budget américain 3000 milliards de dollars en huit ans. Les dépenses en 2010 consacrées à la « Défense » et aux postes des diverses services de renseignement et du Pentagone s’élèvent à 39% du budget fédéral, soit 1373 milliards, alors que les dépenses sociales sont rognées chaque année et que Barack Obama ne trouve pas les ressources pour financer l’une de ses principales promesses électorales, la réforme du système de santé américain.

 

La seconde mort de Ben Laden

 

Le président américain pour néanmoins se targuer d’avoir eu la peau de l’homme le plus détesté par la population américaine, confortant par là de façon importante sa probable réélection dans moins de deux ans. Il a également marqué un point symbolique contre le terrorisme djihadiste, dont les différents mouvements ont déjà été ébranlés par de nombreux démantèlements de réseaux et arrestations de militants. Mais le salafisme a réussi à rebondir et à retrouver de nouveaux fronts d’action, tant en Irak que dans la région sahélo-saharienne.

Toutefois, plus surement que par la répression, l’islamisme radical semble avoir été totalement pris de court par le surgissement de la révolution démocratique arabe. Victorieux en Tunisie et en Egypte, ce mouvement populaire a gagné quasiment l’ensemble du monde arabe et secoue sérieusement nombre de pouvoirs en place qu’il s’agisse du Yémen, de la Syrie, du Bahreïn, du Maroc… La vieille rhétorique du salafisme contre le chiisme, l’impérialisme apostat, les croisés et les juifs apparaît comme totalement hors du jeu face aux puissantes revendications démocratiques et sociales. L’éditorialiste du Monde du 3 mai avait raison de parler de parler de la « deuxième mort du fondateur d’Al Qaida », constatant que « Ben Laden meurt au moment où la capacité de mobilisation et d’entraînement de l’islamisme est sur le déclin ».

Au mieux, le salafisme pourra continuer de prospérer sur les obstacles rencontrés par le mouvement démocratique. Cela peut-être le cas en Libye et au Yémen. L’attitude des puissances occidentales peut également contribuer à favoriser un regain du terrorisme. La tentative d’attentat sur Kadhafi, qui a entraîné la mort de l’un de ses fils et de trois de ses petits-enfants, dans le cadre d’une guerre civile confuse, peut conforter l’idée que décidemment les Occidentaux ne changent pas de méthode avec le monde arabo-musulman. En organisant ce bombardement aussi ciblé que calamiteux, les Américains, les Français et les Anglais vont bien au-delà du mandat donné par l’ONU et interviennent directement non comme force d’interposition pour protéger les populations civiles mais véritablement comme cobelligérants. L’Occident pouvait et peut encore jouer un rôle éminemment progressiste en apportant une aide économique massive, d’urgence et à long terme, au sud de la méditerranée, confortant ainsi d’abord les expériences démocratiques en Tunisie et en Egypte. Un « plan Marshall » méditerranéen, outre qu’il serait fortement bénéfique à moyen terme aux économies européennes, permettraient d’exercer de réelles pressions sur les régimes autoritaires qui rechigneraient à accélérer la modernisation de leur système politique souvent corrompu. Mais les seules réponses furent militaires, assorties d’un discours affligeant sur « l’humanitaire belligérant » doublé d’un contrôle paranoïaque des réfugiés en provenance de ces zones avec le spectacle consternant de la « guéguerre franco-italienne », les deux vieilles démocraties se renvoyant comme des paquets de viande pas fraiche, les petites dizaines de milliers de réfugiés en provenance de Tunisie et de Libye.

 

Réconciliation palestinienne

 

Et pourtant, les idées progressent. Sous l’égide de la nouvelle diplomatie égyptienne, le Fatah, le Hamas et onze autres mouvements, parmi lesquels le Djihad islamique, le FPLP, le FDLP, et les ex-communistes, ont signé mardi 3 mai au Caire un accord mettant fin à leurs divisions. L’objectif est de préparer des élections présidentielle et législatives d’ici à un an, d’accompagner le mouvement d’une reconnaissance de l’état palestinien par un vote de l’ONU à l’automne prochain et de  reconstruire la bande de Gaza. Les pays du golfe devraient financer la reconstruction de l’enclave palestinienne sous embargo et mise à mal par l’opération israélienne « Plomb durci » et le terminal de Rafah à la frontière entre Gaza et l’Égypte va rouvrir. La condition n’était pas écrite mais le Hamas s’est engagé le 3 mai, à respecter une trêve officieuse envers Israël et la conduite des négociations de paix avec Israël reste de la responsabilité de Mahmoud Abbas, en sa qualité de chef de l’OLP.

Certes, la trêve entre les deux mouvements frères-ennemis palestiniens, est fragile. Les alliés du Hamas, la Syrie et de façon plus lointaine l’Iran n’ont guère d’intérêts internes et externes à une normalisation du très vieux conflit palestinien. Pas plus qu’Israël qui a violement protesté, comme son allié américain contre cette réconciliation, menaçant de rompre les négociations avec les Palestiniens. Celles-ci sont plutôt au point mort depuis très, très longtemps, alors que la colonisation des terres continue. La classe politique israélienne dans son ensemble a elle aussi parue décontenancée par les progrès du mouvement démocratique arabe. Loin de s’en réjouir, Tel Aviv ne voit dans les puissantes manifestations qui se déroulent partout et où sont absents les traditionnels mots d’ordre anti-sionistes, qu’une nouvelle preuve du complot arabe contre son existence, prévoyant comme pour s’en satisfaire, l’inéluctable prise de direction des mouvements par les fractions islamistes radicales. Cet aveuglement volontaire ne va pas dans les intérêts du peuple israélien lui-même qui aspire lui aussi à un retour à une paix définitive dans la région. 

 

 

 

 

Rencontre en vue de l’accord, entre Mussa Abu Marzuq, député du Hamas (à gauche), et Azzam Al Ahmed, du Fatah, le 27 avril, au Caire.

khaled desouki/afp

 

 

Par pierremorville
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Jeudi 21 avril 2011 4 21 /04 /Avr /2011 23:30

(chronique de Paris parue dans le Quotidien d'Oran du 20 avril 2011)

 

Hasard du calendrier, le 50ème anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie se prépare sur fond d’un nouvel activisme militaire français en Afrique.

 

22 avril 1961. « Un quarteron de généraux en retraite » selon l’expression du général de Gaulle, organise un putsch militaire en Algérie. Les généraux Maurice Challe, Edmond Jouhaud, Raoul Salan et André Zeller - parviennent à soulever plusieurs régiments dans un coup de force pour s'opposer à la politique algérienne de l’ex-patron de la « France libre ». Derrière eux, s’agitent des colonels et capitaines dont certains s’étaient illustrés pendant la guerre d’Indochine, Argoud, Blignières, Broizat, Gardes, Godard, Vaudrey…, . Les légionnaires du 1er régiment étranger de parachutistes commandé par Hélie de Saint-Marc, prennent le contrôle d’Alger.  Les objectifs des putschistes ? Imprécis, souvent surréalistes, mais clairement antirépublicains. Une partie de l’armée française appelle à se soulever armes à la main, contre l’état démocratiquement élu ! Elle veut prendre le pouvoir en Algérie, liquider « en trois mois », selon les dires de Zeller, la résistance afin que la colonie reste définitivement française. Les moyens proposés ? Loi martiale, mesures d’exception, arrestations des opposants, préfets mis aux arrêts, l’administration soumise à la discipline militaire et la guerre à outrance contre les willayas…

L’indépendance de l’Algérie, combat mené depuis 1954, apparaît pourtant à l’époque comme inéluctable. Charles de Gaulle (qui est pourtant arrivé au pouvoir en 1958, grâce à l’appui de cette même armée coloniale) en a dorénavant la conviction : les Français doivent quitter l’Algérie. Le 8 janvier de la même année, lors du référendum sur l’autodétermination de l’Algérie organisé en France comme dans la colonie, le « oui » l’emporte avec 75,25 % des suffrages exprimés en métropole et 69,09 % en Algérie. De Gaulle, lors d’un discours prononce le mot tabou d’indépendance de l’Algérie. Le 20 février, Georges Pompidou, 1er ministre, avait rencontré le FLN en Suisse. Quelques jours avant le putsch, le président français avait confirmé lors d’une conférence de presse : « La France n'a aucun intérêt à maintenir sous sa loi, et sous sa dépendance, une Algérie qui choisit un autre destin ».

Après sept ans de guerre de libération nationale, assortie d’une répression d’une extrême violence faisant des centaines de milliers de morts dans la population arabe, l’ouverture de négociations avec « l’ennemi terroriste » plonge dans la stupéfaction et le désarroi la communauté française présente en Algérie depuis plusieurs générations et une fraction de l’armée coloniale qui estime toujours que la victoire finale est à portée de fusil… 1er signe, des membres de l'armée s'allient avec des militants recrutés parmi les Pieds-noirs les plus radicaux, afin de fonder l’Organisation armée secrète (OAS) qui va lancer une violente campagne de meurtres et d'attentats, surtout à Alger et Oran.

 

1961 ? C’est tout juste avant-hier…


L’affaire échoue pourtant lamentablement et rapidement. Une majorité d’officiers de l’armée reste légaliste. Le contingent, des centaines de milliers de soldats qui effectuent leur service militaire en Algérie, désapprouve quand ils ne s’opposent pas frontalement. Une invention du milieu des années 50, le transistor, le « face book » de l’époque, leur permet de connaître minute par minute les événements et d’entendre les appels publics de Gaulle à lutter contre la « sédition ». Le même donnait le 22 janvier, « trois jours » de survie au putsch. Il dura quatre jours. Les insurgés se rendent, s’enfuient à l’étranger ou rentrent dans la clandestinité en renforçant l’OAS. Cette tentative de coup d’état de la part de l’armée est pourtant une 1ère dans l’histoire française, si l’on excepte le putsch du 18 brumaire d’un autre général, Napoléon Bonaparte qui prend le pouvoir  avec l’aide des armées révolutionnaires. À l’exception de l’épisode tragicomique du général Boulanger à la fin du XIX° siècle, l’armée française est restée traditionnellement dans les rangs de la légalité républicaine. L’affaire choque profondément l’opinion publique métropolitaine. En décembre de la même année, à l’appel des partis de gauche des centaines de milliers de personnes manifestent contre les campagnes de terreur de l’OAS et pour la paix en Algérie. Le 8 février 1962, une nouvelle manifestation organisée sur les mêmes thèmes malgré l’interdiction du gouvernement, est brutalement réprimée par la police : on compte 8 morts à la station de métro « Charonne ». Les Français en sont maintenant définitivement convaincus : il faut tourner la page colonial.

1961. Un demi-siècle, c’est beaucoup, mais à la simple échelle des générations, c’est tout juste avant-hier. Le putsch du quarteron, ultime palinodie d’une décolonisation catastrophique de l’Algérie et plus généralement de l’empire français marque encore profondément aujourd’hui la conscience nationale hexagonale, héritage complexe de culpabilité, d’ambitions échouées, de rancœurs xénophobes mais également d’un réel intérêt et de vraies sympathies pour les peuples ex-colonisées, dont la francophonie est l’une des expressions. Ce passé paradoxal et contradictoire peut expliquer pour partie les errements de la politique extérieure menée actuellement par Nicolas Sarkozy. Le président jusqu’en février a plaidé pour la neutralité la plus extrême dans la crise qui a chassé Ben Ali en Tunisie, au nom du « passé colonial » : la France ne devait pas interférer dans les affaires intérieures de la Tunisie, ex-protectorat. Deux mois plus tard, le même président ordonne à ses troupes de chasser militairement Laurent Gbagbo du pouvoir, en Côte d’Ivoire, ex-colonie. Allez comprendre… Tiens ! Hasard du calendrier, c’est le 24 avril 1961 qu’a été signé l’accord de défense entre la France, la Côte d’Ivoire, le Dahomey (aujourd’hui Bénin) et le Niger de l’autre. L’article 2 concède que les ex-colonies ont « la responsabilité de leur défense intérieure et extérieure », mais qu’elles peuvent aussi « demander à la République française une aide dans des conditions définies par des accords spéciaux ». Ces conditions spéciales justifient peu les très nombreuses opérations de l’armée française en Afrique subsaharienne depuis l’indépendance des ex-pays colonisés : depuis 1960, il y a eu une soixantaine d’interventions militaires françaises en Afrique subsaharienne. Dont vingt-trois pour « maintien de l’ordre » au profit d’un régime catalogué inconditionnel, type le Gabon de Léon Mba, puis d’Omar Bongo ; quatorze pour pousser dehors un gouvernement ayant cessé de plaire. Le dernier en date étant Laurent Gbagbo.

 

L’héritage des « centurions »

 

Aujourd’hui, « Le dispositif militaire français en Afrique est constitué de 3 bases militaires permanentes au Sénégal (1150 hommes), au Gabon (900) et à Djibouti (2900) depuis la fermeture en 1998 des bases centrafricaines et le passage en 2007 de celle de Côte d’Ivoire au statut d’opération extérieure (Opex). Au Tchad, le dispositif « Epervier » (environ 1200 hommes) n’a pas le statut officiel de base permanente mais celui d’opération extérieure provisoire depuis... 1986 », note Raphael Grandvaud, auteur de « Que fait l’armée française en Afrique ? Au total, environ 6000 soldats français sont pré-positionnés dans les bases permanentes auxquels il faut ajouter 5000 soldats présents dans le cadre d’opérations extérieures (Licorne en Côte d’Ivoire, Boali en Centrafrique, Eufor puis Minurcat au Tchad/Centrafrique. Sans oublier des opérations maritimes permanentes, Corymbe dans le Golfe de Guinée et maintenant Atalante, dans le Golfe d’Aden.

La position de Sarkozy sur la Libye ne semble pas non plus convaincre l’opinion publique française. Peut-être pour pallier ses difficultés intérieures et se refaire une popularité très mal en point, le président a proposé à l’ONU une intervention militaire aux motifs nobles. Cornaqué par le philosophe-VRP de « l’ingérence humanitaire », Bernard-Henry Levy, Nicolas Sarkozy s’est fait l’apôtre d’une intervention musclée pour sauver la révolution libyenne et préserver les révoltés de Benghazi d’une répression sanglante. Après un mois de bombardements, l’intervention militaire occidentale semble plutôt enlisée et ses organisateurs en désaccord sur ses objectifs et ses moyens. Notre « chef des armées » serait bien tenté d’aller plus loin. Mais l’opinion publique française qui avait modérément soutenu les bombardements aériens (à 63 % selon un sondage), risque bien de se retourner en cas d’invasion terrestre de la Libye par des troupes françaises. Car un demi-siècle plus tard, la longue et violente guerre d’Algérie hante encore les mémoires. Cinquante ans plus tard, il apparaît toujours aussi peu compréhensible qu’un grand nombre de jeunes officiers patriotes, qui avait pour beaucoup d’entre eux avaient participé à la résistance, avaient retourné leurs armes contre la république en rêvant d’instaurer une sorte d’état militaro-fasciste. Ce passé nourrit de sérieuses préventions chez les Français pour toute opération militaire qui pourrait être associée aux anciennes aventures coloniales. L’opinion publique fut très modérément enthousiaste à l’engagement français à la guerre des Balkans dans les années 1990 et refusa tout net que la France soit associée à la Guerre contre l’Irak menée par Georges W. Bush. Ce que de Villepin et Jacques Chirac avaient parfaitement compris.

Très curieusement, David Petraeus, l’un des principaux chefs militaires américains de cette guerre d’Irak qui n’en finit pas, a remis à l’honneur le travail des théoriciens militaires français de la guerre d’Algérie. Parmi les « centurions », s’illustrèrent en Indochine et en Algérie, quelques théoriciens de la guerre « contre-révolutionnaire ». Le général Pétraeus qui a dirigé l’Otan en Afghanistan s’est ouvertement inspiré des travaux des colonels Trinquier et Lacherot, du capitaine Galula pour construire sa propre théorie de la « guerre anti-subversive » en Irak, mélange, parfois habile, de noyautage des populations, d’opérations de communication et d’intoxication, de corruption, mêlé à des phases de répression abrupte. Constatons que le résultat ne fut guère brillant ni pendant la guerre d’Algérie ni lors de l’occupation de l’Irak par les troupes américaines, ni en Afghanistan…

 

2012 : Cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie

 

L’an prochain sera célébré le cinquantenaire de l’indépendance algérienne. Espérons qu’il sera fêté autant en Algérie qu’en France, scellant ainsi une réconciliation définitive. Mais l’anniversaire est à risque pour les relations franco-algériennes, tant le souvenir de la guerre qui l’a précédée, reste très vif dans les deux pays. L’actuelle politique de Sarkozy en matière d’immigration ou d’Islam est loin d’arranger les choses. Un enlisement militaire occidental ou un dérapage de la guerre en Libye compliquerait encore la donne.

À l’inverse, une victoire de Kadhafi et l’écrasement de la révolte libyenne affaibliraient le courant démocratique qui traverse le monde arabe. Le président Abdelaziz Bouteflika a annoncé vendredi 15 avril au peuple algérien, plusieurs réformes politiques, qui comprennent la révision de la Constitution, de la loi sur les partis politiques et du code électoral ainsi que le code de l’information. Toute avancée salutaire mais dont le contenu et le calendrier restent très imprécis.

« Gloire et paix à nos valeureux martyrs » : le président a conclu son intervention télévisuelle en rendant hommage à ses frères d’armes morts au combat. Ceux-ci sont tombés pour l’indépendance de leur pays mais certainement aussi pour l’avènement d’une nation démocratique et égalitaire.

Faute de réformes ambitieuses dans ces deux domaines, il serait peut-être tentant pour le pouvoir en place de faire jouer la corde de « l’unité nationale » en se contentant de stigmatiser l’ancien occupant colonial, aussi lourdes que furent ses fautes.


Par pierremorville
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